Huit versions de "La Cigale et la Fourmi"

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Le jeudi 8 mai 2003.

VERSION 1 La cigale et la fourmi

Pendant l’hiver, leur blé étant humide, les fourmis le faisaient sécher. La cigale, mourant de faim, leur demandait de la nourriture. Les fourmis lui répondirent :
"Pourquoi en été n’amassais-tu pas de quoi manger ?
 - Je n’étais pas inactive, dit celle-ci, mais je chantais mélodieusement."
Les fourmis se mirent à rire.
"Eh bien, si en été tu chantais, maintenant que c’est l’hiver, danse."
Cette fable montre qu’il ne faut pas être négligent en quoi que ce soit, si l’on veut éviter le chagrin et les dangers.

Esope. Grèce.
6ème siècle avant Jésus Christ.

VERSION 2 La cigale et la fourmi

La cigale, ayant chanté
Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue :
Pas un petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
"Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’oût, foi d’animal ;
Intérêt et principal."
La fourmi n’est pas prêteuse :
C’est là son moindre défaut.
"Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
 - Nuit et jour, à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
 - Vous chantiez ? J’en suis fort aise :
Eh bien ! Dansez maintenant."

Jean de la Fontaine. Fables.
France. 1621 -1695.

VERSION 3 La cigale et la fourmi

Yon cigale y té tini,
Qui toujou té ka chanté ;
Y té tini yon frommi
Côté li té ka rété.
Yon jou cigale té ni faim ;
Li ka chaché mòceau pain ;
Li allé dit frommi là :
« Ba moin ti brin mangé, m’a
Ranne ou quand moin va trouvé
Quéchose qui bon pou mangé. »
(Zott save frommi pas aimein
Prêté ni longé lamain.)
Li dit cigale : « Ché doudoux,
Ça ou ka fé tout les jou
Pou ou pas tini mangé ? »
Cigale dit : « Moin ka chanté
Quand yo ka dansé bèlè. »
 - « Anh ! Anh ! ou ka chanté, chè,
Ça fè ou pas tini d’autt
Métié ? eh ! ben chè cocott,
Si ou faim, dans bamboula
Allé dansé caleinda. »

C’est pou ça yo ka dit zott
Quand yon moune ka fié compté
Lassous canari yon lautt,
Li pé rété sans soupé. ?

Les Bambous.
Fables de La Fontaine travesties en patois créole par un vieux commandeur.
Librairie Frédéric Thomas. Fort de France. Martinique. 1869.

Cette version créole est traduite de la manière suivante par Michel Thaly dans une réédition parue aux Editions Casterman. 1975.

Une cigale qui toujours chantait
Demeurait auprès d’une fourmi ;
Un jour la cigale eut faim
Et partit chercher un morceau de pain.
Elle alla trouver la fourmi :
« Donnez-moi un petit brin à manger,
Je vous le rendrai quand je pourrai
trouver quelque chose qui est bon à manger. »
Tout le monde sait que la fourmi
n’aime pas prêter ni allonger la main.
Elle dit à la cigale : Chère doudou,
Que faites-vous tout le jour
Pour n’avoir pas à manger ? »
La cigale dit : « Je chante
Quand on danse le ballet »
- « Ah, ah vous chantez, ma chère,
Vous n’avez pas d’autre métier
Eh bien, ma chère, si vous avez faim,
Allez dans la bamboula
Pour danser la caleinda. »

C’est pour cela que je vous dis
Que quand les gens comptent
Sur la soupière des autres,
Ils peuvent rester sans souper.

VERSION 4 La cigale et la fourmi

Ji counis un’cigale qui fisit du tam-tam.
Il cassit lis z’orilles aux misios it aux dames,
Avic son mandoline, son guitare it banjo.
Il chantit tout l’iti borquoi il fisit chaud,
Mis l’iti ist fini it maint’nant y fit froid.
Ti en as rian bor bouffi, bor pleuri ti en as l’droit.
Alors, il va trouvi la formi, sa marraine,
Qui c’ist un tris vieill’ fille qui s’appill’ Philomène.
Il loui dire : "Fir’plaisir, prite-moi un peu d’couscouss
Bor qui ji souis mangie jousqu’à c’qui l’hirbe y pousse
Ou bian ti mi doun’ras un peu di vermisseau,
Qui ji crois lis picheurs y z’appillent asticots."
La formi kif-kif pircipteur, l’argent y prite pas.
Il loui dire : "Qu’ist-ce-ti fire quand di froid y en a pas ?
- Li jor, ji souis chanti, ou ji danse la java,
Lis tangos, lis rumbas, la nuit ji dormiras.
- Ah ! Ti chantes et ti danses ! Vas-ten y nal bébek,
C’ist tri bian fit bor toi, maint’nant ti claques di bec,
Va danser la java vic tambour it trompittes,
Ji ti dis bian bonsoir it ji forme mon finitre."
Alors, Madame Cigale y s’a trouvi tris mal,
It li soir di Ramdam, il crive à l’hôpital.
Citt’pauvr’Madame ist mort borquoi il avit faim,
It la formi y crive borquoi y mange trop bien.
Mortalité :
Meillore di bon z’argent avic grand magasin
Qu’un tam-tam manifique qui l’embête lis voisins.
Ti prendras Banania si ti en as l’appitit,
It si c’ist bor li contrire, ti prends pilules Dupuy.

Extrait d’un recueil de fables avec une transcription d’accent d’Afrique du Nord.
Editions Art et Comédie N° 83. 1948.

VERSION 5 La fourmi et la cigale

La fourmi qui frottait toujours,
S’arrêta pour reprendre haleine,
"Qui s’attendrira sur la peine,
Dit-elle, des ménagères ?
Toujours frotter, jour après jour,
Et notre ennemie la poussière,
Aux ordures jeté notre triste butin
Revient le lendemain matin,
On se lève, elle est encor là, goguenarde,
La nuit on n’y a pas pris garde,
Croyez qu’elle en a profité,
La gueuse ! Il faut recommencer,
Prendre le chiffon, essuyer
Et pousser, toujours pousser
Le balai."

"J’ai tout mon temps, dit la poussière,
Cela s’use une ménagère.
Quelques rides d’abord et l’esprit
Qui s’aigrit ;
La main durcit ; le dos se courbe ; tout s’affaisse
La joue, le téton et la fesse ;
Alors s’envolent les amours...
Boudant et maugréant toujours
La ménagère rancunière
Frotte jusqu’au dernier jour,
Vainc le dernier grain de poussière
Et claque enfin, le ressort arrêté.
Vient le docteur boueux, qui crotte le parquet,
Le curé et l’enfant de chœur et la cohorte
Des voisins chuchotants qui entourent la morte...
Et sur ce corps, vainqueur de tant de vains combats,
Immobile sur son grabat
Pour la première fois une journée entière,
Retombe une dernière couche de poussière :
La bonne."

"Quant à moi, dit la cigale, j’ai une bonne."

Jean Anouilh. Fables. France.
Editions de la Table Ronde. 1962.

VERSION 6 La cigale et la fourmi

La cigale reine du hit-parade,
Gazouilla durant tout l’été
Mais un jour ce fut la panade
Et elle n’eut plus rien à becqueter.
Quand se pointa l’horrible hiver
Elle n’avait pas même un sandwich,
A faire la manche dans l’courant d’air
La pauvre se caillait les miches.
La fourmi qui était sa voisine
Avait de tout, même du caviar.
Malheureusement cette radine
Lui offrit même pas un carambar.
- Je vous pairai, dit la cigale,
j’ai du blé sur un compte en Suisse.
L’autre lui dit : Z’aurez peau d’balle,
Tout en grignotant une saucisse.
- Que faisiez-vous l’été dernier ?
- Je chantais sans penser au pèze.
- Vous chantiez gratos, pauvre niaise
Eh bien guinchez maintenant !

Moralité :
Si tu veux vivre de chansons
Avec moins de bas que de hauts
N’oublie jamais cette leçon :
Il vaut mieux être imprésario !

Pierre Perret. Le petit Perret des Fables. France.
Lattès. Seconde moitié du 20ème siècle.

VERSION 7 La cimaise et la fraction

La cimaise ayant chaponné tout l’éternueur
se tuba fort dépurative quand la bixacée fut verdie :
pas un sexué pétrographique morio de mouffette ou de verrat.
Elle alla crocher frange
Chez la fraction sa volcanique
Le processionnant de lui primer
Quelque gramen pour succomber
Jusqu’à la salanque nucléaire.
"Je vous peinerai, lui discorda-t-elle,
avant l’apanage, folâtrerie d’Annamite !
interlocutoire et priodonte."
La fraction n’est pas prévisible :
C’est là son moléculaire défi.
- "Que ferriez-vous au tendon cher ?
discorda-t-elle à cette énarthrose..
- Nuncupation et joyau à tout vendeur,
Je chaponnais, ne vous déploie.
- Vous chaponniez ? J’en suis fort alarmante.
Eh bien ! Débagoulez maintenant."

Raymond Queneau.
Oulipo, la littérature potentielle. France.
Editions Gallimard. 1973.

VERSION 8 La cigale et la fourmi

La cigale peu rancunière,
Reçut la fourmi sa voisine
En son cabinet dentaire :
- Qu’est-ce qui vous amène, ma chère ?
- Des caries jusqu’à la racine
A chacune des mes molaires !
- Je vous opérerai, lui dit-elle
Avant tout, sans aucun mal ;
C’est votre intérêt principal !
La cigale n’est pas curieuse ;
C’est là son moindre défaut.
- Que faisiez-vous de ces chicots ?
Dit-elle à sa solliciteuse.
- Nuit et jour à tout venant,
Je chuintais, ne vous déplaise...
- Vous chuintiez ? J’en suis prothèse :
En bien dentier maintenant !

Pierre Ferran. France.
Seconde moitié du 20ème siècle.