Lire un texte complexe

"Polaroïds" d’Eric Neuhoff.
Le samedi 10 mai 2003.

Entrer dans un texte et le lire jusqu’au bout , même en classe de troisième, n’est pas chose simple. On sait en effet qu’il ne suffit pas d’exiger la lecture pour que les élèves se mettent immédiatement au travail , pour qu’ils comprennent le sens d’un texte et en découvrent les enjeux.
Et pour peu que le récit proposé se plaise à jouer avec la littérature en s’écartant des constructions narratives classiques, la tâche s’avère hautement problématique. Ainsi en est-il de la nouvelle d’Eric Neuhoff, "Polaroïds", parue dans la revue "l’infini". Ce court récit est construit à partir d’une idée narrative originale. Le narrateur feuillette un album et évoque une histoire d’amour passée. (lire le texte).
Chaque paragraphe s’organise autour de la description d’un polaroïd et des souvenirs que cette image évoque. Le texte est discontinu, le temps et les lieux sont éclatés. C’est la toute fin du récit qui donne la cohérence à l’ensemble.
On le voit, cette rapide description du texte montre combien des élèves habitués aux récits chronologiques risquent d’être au moins surpris, au pire, rebutés par une lecture qui s’oppose à leur représentation classique d’un récit de fiction. Fort de ce constat, j’ai donc décidé de proposer une démarche d’accompagnement de lecture où les "innovations" narratives de l’auteur seraient transformées en problèmes à résoudre. Pour ce faire, j’ai essayé de construire un dispositif didactique particulier fondé sur une question pédagogique évidente : comment réduire la distance entre mes compétences de lecteur expert et celles de mes élèves encore en apprentissage de lecture ?

A) Première approche.

J’ai donc proposé à toute la classe de réfléchir à la fois sur le titre et sur la fin de la nouvelle.



Les Polaroïds de Eric Neuhoff.

(...) Je n’ai pas de photo d’elle avec son type. Au début, je me demandais la tête qu’il avait. Elle, je ne l’ai pas revue depuis trois ans. De toute façon, il paraît qu’au bout d’un certain temps les Polaroïds s’effacent complètement. .



Pour ce faire, j’ai donné les consignes suivantes.

Voici le titre et la fin d’une nouvelle que nous allons lire dans son intégralité.
a) Essayons ensemble d’identifier la situation d’énonciation : Qui parle ?A qui ? Quand ? De quoi ? De qui ? Comment ?
b) Essayons d’émettre des hypothèses sur le reste de la nouvelle : Que peut-elle raconter ?
Comment l’auteur va-t-il s’y prendre ?
Quel type de texte va-t-il choisir ?

Je ne vais pas ici donner toutes les réponses des élèves. Je n’en analyserai que quelques-unes qui me semblent assez révélatrices des attitudes des élèves.

Qui parle ?
 - "C’est Neuhoff. C’est l’auteur".
Confusion classique et pas encore résolue entre narrateur et auteur..
 - C’est un je, un homme qui a été amoureux..
 - C’est quelqu’un de jaloux qui s’est fait "larguer"
Première correction et mise en place de la fiction.
.

A qui ?
 - A un copain, à un lecteur, à quelqu’un qu’on ne voit pas.

De quoi ? De qui ?
 - Il parle d’une femme qui est partie avec un autre. Il ne connaît pas l’autre homme.

Il a fallu un long débat collectif et mes rappels incessants pour que les élèves associent le titre et l’extrait et pour que, de fait, la question " de quoi ?" ait un sens.

 - Ah, il parle de photos ! Il dit qu’il n’a pas de photo d’elle avec son type. Donc, si j’ai bien compris, il doit en avoir où elle est toute seule. Ca doit être un texte avec des images non ?
Le prof : Non, pas d’images...
 - Alors ça parle de photos ! Mais s’il n’y a pas les photos c’est un truc débile...

Quant aux hypothèses de lecture, elles sont restées assez floues. C’est sans doute ma réponse catégorique " Il n’y a pas de photos dans le texte" qui a freiné la réflexion. En effet, comment penser une histoire qui parle d’images sans que ces images ne soient montrées ? Les élèves percevaient dans cette affirmation une incohérence insurmontable qui je l’avoue, m’a un peu déstabilisé. Pourtant cette impasse apparente n’a pas été gênante pour la suite du travail : le texte encore à venir était devenu un problème qu’il fallait résoudre.

B) Deuxième partie : le début du texte.

J’ai donc distribué le premier paragraphe, la première " photo" du texte.



Ça, c’était en Grèce, le premier jour. Elle était assise sur le balcon. La chambre donnait sur la mer. Maud portait un tee-shirt que je lui avais prêté. Elle avait eu la flemme de défaire sa valise. Déballer mon sac lui avait suffi. Je ne sais pas comment elle s’était débrouillée, mais elle était déjà bronzée. C’était l’époque où je ne la connaissais pas encore très bien. Je me souviens que ce soir-là, il y a eu un drame au restaurant. A côté de nous, un couple de Français s’est engueulé. " Ma femme est une putain" braillait le mari. Il disait cela comme s’il s’agissait d’un titre de film..


Ensuite j’ai donné une double consigne : l’une en classe entière, l’autre en groupe :

Travail collectif :
a) Voici le début de la nouvelle :
Quel rapport faites-vous entre le titre , ce premier extrait, et la fin du texte ?
b) Est-ce que ces premières lignes confirment ou infirment vos hypothèses ?
c) Que peut-on dire du type de texte que l’auteur a choisi ?

Cette première lecture a permis de résoudre le problème que le débat précédent avait soulevé.
 - Je comprends, y’a pas de photos parce qu’il les décrit. Là il la regarde sur le balcon. On n’a pas la photo, mais on la voit quand même. On dirait qu’il regarde un album de vacances. Et puis elle l’a quittée . Je comprends, c’est pour ça qu’il n’a pas de photos d’elle avec son type.

On le voit ici, une simple manipulation du texte où le récit, problématique en soi, est rendu encore plus opaque , suscite chez l’ élève un questionnement qui , presque naturellement, l’amène à interroger les choix narratifs de l’auteur . Devenu donc lecteur un peu plus expert, l’élève peut désormais entrer plus avant dans le texte. Mais avant de "tout lire", j’ai proposé le travail suivant.

Travail en groupe :
a) A quoi renvoie le "ça" du début ?
b) Soulignez les passages descriptifs, faites un rapide schéma de l’image que vous obtenez.
c) Que disent les passages que vous n’avez pas soulignés ?
d) Combien dure la scène qui est décrite dans ce passage ?.
e) Repérez tous les présents de l’indicatif du passage : expliquez leur emploi.
f) Quels sont les autres temps utilisés ? Expliquez leur emploi.
g) Comment, selon vous, peut continuer le texte ?

Les tâches données se font ici plus précises : les élèves ont désormais à justifier leurs intuitions. Les questions de langue, le dessin, les hypothèses à fournir ont pour objectif majeur l’explicitation de leur compréhension par un retour attentif au texte de la nouvelle. Voici un exemple de débat autour de la première question :

 - Le ça ? Ca veut dire quoi ?
 - Si.. Quand on regarde une photo on dit " ça c’était quand on a fait la boum avec les allemands !" Comme si on feuilletait un album.
 - Ah le "ça"c’est la photo ?
 - Ouais.. Plutôt quand on feuillette. On s’arrête et on dit "ça c’est .."
 - "Ca" c’est la photo et le geste ! On écrit ...

Joli moment mimé par Stéphanie qui a transformé son classeur en album pour expliquer se sens du mot !

C) Troisième partie : lecture intégrale.

J’ai enfin distribué le texte. L’heure s’achevait. Nous avons lu, éclairé certains mots de vocabulaire, précisé les lieux. Jonatahan s’est proposé de faire "une carte des voyages du narrateur et de sa copine..." Pris par le temps , j’ai proposé pour la séance suivante les consignes suivantes, comme pour fixer les apprentissage entrevus en classe.

a) Relisez à la maison la nouvelle en son entier. b) Choisissez deux "Polaroïds" et faites le travail suivant : Soulignez les passages descriptifs, faites un rapide schéma de l’image que vous obtenez.
Que disent les passages que vous n’avez pas soulignés ?
Combien dure la scène qui est décrite dans ce passage ?

Le retour sur ces activités s’est fait en groupe, chacun présentant son travail aux autres membres. Jonathan lui, a présenté en plus sa carte d’Europe. Le texte avait été lu dans son intégralité. Le problème de la description, du souvenir était désormais posé, ne restait plus qu’à construire une lecture plus transversale du texte où les notions pouvaient entrer en cohérence.

D) Quatrième partie : lecture analytique

J’ai choisi , encore une fois, le travail de groupe sur projet. J’ai distribué la fiche suivante :



Voici cinq recherches. ( cinq recherches, cinq groupes) Chaque groupe en choisit une . Le groupe devra faire une affiche afin de présenter son travail aux autres.

A) Travail sur la fiction :

Le personnage de Maud : que sait-on d’elle au travers des commentaires de son ami ? (physique, attitudes, caractère)
Les personnages secondaires : que sait-on d’eux, à quoi servent-ils dans l’histoire ?
Le narrateur : que sait-on de lui, de son caractère ,de l’évolution de ses sentiments ?

B) Travail sur la narration :

Relevez toutes les indications de lieu : qu’en concluez-vous ?
Relevez toutes les indications de temps, qu’en concluez-vous ?


Le premier temps de négociation passé, ( j’avais exigé que toutes les recherches soient menées ! Je crois d’ailleurs qu’à l’avenir je proposerai d’en choisir deux afin de mieux négocier la distribution des tâches...) les élèves se sont enfin mis au travail. Il s’agissait non plus de lire la nouvelle "polaroïds après polaroïds" mais cette fois de mener un autre type de lecture axée sur un projet de restitution , à partir des notes prises sur le classeur et d’une lecture ciblée autour d’un problème particulier. Mon rôle a été bien sûr, de réguler les groupes : fixer les rôles de chacun, remettre au travail quand les digressions duraient trop longtemps.

J’ai servi aussi de conseiller à la mise en page, de donneur d’outils ( à l’un, un livre de grammaire, à l’autre une information sur Moby Dick) mais surtout de lecteur privilégié et rassurant. Les affiches ont donc été rédigées, commentées et accrochées dans la classe. Constituées comme des traces écrites, elles allaient servir au travail de synthèse qui allait suivre.

E) Dernière activité : Synthèse.

A partir des débats entendus tout au long des séances, à partir aussi des présentations de chaque groupe, j’ai proposé, encore une fois par groupe, de renseigner un tableau qui synthétiserait tous les discours que nous avions échangés sur le texte. Ce tableau que l’on peut voir ci-dessous a été reprographié sur un format A3. Les expressions en noir et les titres des rubriques sont mes propositions d’axes de travail. Voici la consigne que j’ai donnée.

Pourquoi peut-on dire que Polaroïds est un texte différent ?
Pour répondre à cette question, je vous propose de renseigner un tableau. Vous allez donc devoir retrouver dans les classeurs toutes les notes prises ; vous devrez aussi relire les affiches de vos camarades. On peut donc se déplacer dans la classe, en veillant à ne pas gêner les autres. Mon rôle sera celui d’ un aide. Comme je en peux pas être partout à la fois, vous devrez rédiger les questions. Je viendrai y répondre. Je rassure tout le monde.. Tout ce que je vous demande ici, a été déjà dit dans la classe. De plus, lorsque le travail de groupe sera terminé, nous essaierons de rassembler nos réponses.

Stéphanie a bien sûr râlé un peu :
 - A quoi ça sert une synthèse si on a déjà tout dit ?
Comme en relais, Anthony a soufflé et a protesté :
 - Je ne comprends pas même le premier truc : le texte éclaté c’est quoi ?
Mais les groupes se sont mis au travail, sans oublier bien sûr de profiter de la liberté de mouvement que je leur avais accordée. Voici pour finir, une synthèse "améliorée" après échange collectif sur certains thèmes.

thèmes Explications Problèmes de langue
Les choix narratifs faits par l’auteur

un texte éclaté... pas linéaire, qu’il faut relire pour comprendre, rôle important de la fin. Le texte est construit en paragraphes qu’on pourrait ranger dans un autre ordre

Pour raconter une histoire de désamour. Le narrateur revoir les scènes qu’il a vécues alors que "maintenant" il a rompu. Les personnages secondaires dont il se souvient sont plutôt négatifs. Maud est d’abord décrite comme une amoureuse mais peu à peu on sent la rupture se dessiner.

Rôle des paragraphes. Chaque paragraphe représente une photo, un moment différent de l’histoire

Rôle des phrases non verbales en début de paragraphes Il y a  des phrases non verbales, c’est comme si on donnait un titre à la photo, une description rapide. Peut-être la force du souvenir.

Le choix d’un narrateur et d’un système énonciatif particulier

Un narrateur interne à l’histoire. Le narrateur dit je, narrateur "interne" Il ne rend compte que de son point de vue. On n’a pas les pensées des autres, mais leurs discours ( le narrateur les as entendus)

  Mais aussi un narrateur spectateur de son histoire...Le narrateur est double : Il est celui qui raconte l’histoire au moment de regarder les photos, et le narrateur " à l’époque"

Le présent d’énonciation. Le narrateur utilise majoritairement le présent parce qu’il décrit l’image au moment où il parle

Mais aussi il revoit ou revit la scène comme s’il y était (comme un présent du souvenir.)"Le soir tombe, elles rigolent et boivent du vin de "

Pour le passé, il utilise le passé composé 

Une alternance description/ récit.

Une description qui dirige le récit.  

L’histoire part d’une description d’image et c’est de là que le récit revient. C’est très différent des textes classiques où la description illustre l’histoire

Le rôle de l’imparfait. L’imparfait est le temps de la description dans le passé, 

le passé composé est le temps du récit dans un texte en je (dans un texte classique on aurait utilisé le passé simple)

 Un espace éclaté

Une histoire, plusieurs lieux

Il y a dans cette histoire toute une série de lieux multiples. On se promène dans toute l’Europe. Le texte est éclaté aussi dans les lieux de l’histoire

Plusieurs façons de dire le lieu.

 Il y a beaucoup de noms de lieu, des CCl, des adverbes. Ils sont très nombreux.

Un temps éclaté

Une durée en pointillée

Dans le texte , le temps dure à peu près treize ans, mais le récit est très court et on ne raconte que des petits moments. beaucoup de choses ne sont pas dites. Ce sont des ellipses.

Les compléments circonstanciels de temps

  Ils sont très nombreux. Il y a de nombreuses dates et des indications de durée. On a l’impression que le temps est éclaté dans toutes ces indications.

Denis Fabé.
Collège de Provin, IUFM de Lille,
Ecriture pour Passages