Qu’est-ce que la gestion éducative de la classe ?

Le samedi 10 avril 2004.

La forme scolaire d’apprentissage s’organise autour de la contrainte et contient l’idée d’une violence symbolique légitime. Il s’ensuit notamment que l’enseignant a un pouvoir légitime d’évaluation des élèves. Ceux-ci sont supposés par ailleurs coopérer spontanément, faute de quoi ils risquent d’être soumis à une contrainte qui là encore est donnée comme légitime. Lise Demailly remarque ainsi que "La gestion de la classe est tissée de toute une série de marchandages, plus ou moins habiles, plus ou moins efficaces, pour assurer l’ordre consenti". [1]

De son côté W. Doyle (1986) [2]rappelle que la classe est la seule institution d’enseignement où se trouvent réunis sans exception les cinq facteurs suivants :
- un seul individu adulte,
- en rapports réguliers,
- avec un groupe,
- d’enfants,
- dont la présence est obligatoire.

Ceci implique un processus qui débute dès que les élèves et l’enseignant pénètre dans la classe. Ce processus comporte les caractéristiques suivantes :
- la multidimensionnalité fait référence à la quantité d’événements et de tâches qui sont accomplies dans les classes.
- la simultanéité renvoie au fait que plusieurs de ces événements arrivent en même temps.
- l’immédiateté rappelle la rapidité du rythme où ceux-ci se déroulent.
- l’imprévisibilité se rattache à l’inattendu de ces événements.
- la visibilité souligne la dimension publique, plus spécifiquement du geste de l’enseignant.
- l’historicité manifeste l’impact de ce geste sur les événements à venir dans la classe."

Les situations scolaires sont donc le résultat d’une construction entre les différents acteurs concernés, c’est-à-dire l’enseignant et les élèves. D’une certaine manière, chacun développe des stratégies pour que la situation aille dans le sens qui lui paraît davantage souhaitable et acceptable. Ainsi les enseignants développent des stratégies de gestion de classe et les élèves des stratégies de participation à la classe. On voit bien en outre que si la violence symbolique exercée perd de sa légitimité pour des raisons diverses, la gestion de la classe, du fait des composantes analysées par W. Doyle, devient le lieu d’une vaste zone de difficultés et d’incertitudes.
Ceci est encore accru par le fait qu’il n’y a pas accord sur les finalités, objectifs et missions de l’école, ce qui fait que constitutivement les enseignants se trouvent face à des dilemmes. Ceci a pour conséquence le fait que développer tel axe de travail se fait au détriment d’un autre et qu’il n’existe pas de solution satisfaisante. Les analyses de P. Perrenoud [3] sur les dilemmes de la communication dans la classe sont à cet égard particulièrement éclairantes.

Aux caractéristiques générales décrites ci-dessus, il convient d’ajouter des spécificités du second degré. La coexistence face à un même public d’une série d’enseignants de disciplines différentes, aux systèmes de gestion de classe variés, divergents, contradictoires, marque une rupture importante pour les élèves issus du premier degré :
- les élèves peuvent évaluer des modalités de construction des situations différentes : il y a entre enseignants ayant affaire à un même groupe, une situation de concurrence.
- du fait de la juxtaposition structurelle dans la journée de systèmes d’organisation différents par la succession des heures de cours, il y a nécessité supplémentaire pour les enseignants de reconstruire les situations à chaque nouvelle prise en charge.
- du fait que l’enseignant a en charge des groupes différents, d’âge parfois différent, il doit moduler un système en plusieurs sous-systèmes.

La gestion éducative de la classe concerne l’ensemble des stratégies, conduites et tactiques utilisées par les enseignants pour obtenir une coopération des élèves qui permette d’enseigner et d’apprendre. Elle s’effectue aussi bien sur les plans pédagogique que didactique.
La coopération des élèves se traduirait par le fait qu’ils soient idéalement occupés, calmes, contents et mobilisés intellectuellement (le dernier critère ne nous semblant pas pouvoir être isolé).
Elle se traduit par la mise en place d’attitudes, de comportements et d’actions de l’enseignant situés sur trois pôles qui agissent en interaction : la création et la régulation d’un cadre de travail, la conduite de situations de travail pertinentes, la gestion d’événements survenant en temps réel. On peut résumer cela sous la forme du schéma suivant :

Prendre en compte professionnellement la question de la gestion éducative de la classe, c’est donc :

-  Poser la question de la gestion éducative de la classe comme un objet légitime de réflexion professionnelle, tout en intégrant des dimensions d’ordre personnel.
-  Se réassurer en découvrant avec des pairs que le champ de la gestion éducative de la classe recouvre une série de problèmes professionnels auxquels est confronté tout enseignant dans son travail ordinaire. Ces dimensions apparaissent vitales dans les témoignages de Delphine Gyre, Jean-François Inisan ou tous les témoignages plus larges sur les débuts dans le métier.


-  Apprendre à identifier par un inventaire structuré le champ des événements en matière de gestion éducative de la classe, de façon à être capable de référer des événements concrets à des ensembles plus vastes de problèmes.

-  Se munir d’un cadre d’analyse des phénomènes de gestion de classe qui fasse apparaître l’interaction entre la nécessité de construire et réguler un cadre de travail, l’importance de la construction de situations de travail adaptées, la capacité enfin à gérer des événements in situ.

-  Mieux lire et interpréter les situations de cours mettant en jeu des phénomènes de gestion éducative de la classe.

-  Développer sur des plans divers des stratégies d’anticipation limitant la part des interventions en réaction.
- Mesurer les dimensions éthiques et déontologiques qui font que toutes les stratégies et procédures n’ont pas le même degré de légitimité.

-  Faire la part de ce qui est transversal et spécifique à une discipline donnée.

-  Développer ses capacités à questionner sur le sujet l’ensemble des acteurs de la formation (pairs, maîtres de stages, collègues, formateurs...).

-  Se donner des "challenges" raisonnables qui permettent de bouger par rapport à ses positions et ses conduites à un moment donné.

-  Commencer à se construire progressivement un style personnel de gestion éducative de la classe qui intègre les particularités des contextes d’enseignement (types de publics, niveaux d’enseignement, règles en usage dans l’établissement, particularités de la discipline enseignée...).

Jean-François Inisan
Formateur IUFM Nord-Pas de Calais
Elizabeth Vlieghe
Formatrice associée à l’IUFM
Réécriture pour la formation et Passages d’un extrait de D.E.A de Jean-François Inisan

[1] DEMAILLY L., Le collège, crise, mythes et métiers, Lille, PUL, 1991.

[2] DOYLE W., Classroom organization and management, in M.C. WITTROCK (Eds), Handbook on research on teaching, 3ème édition (pp 392-431), New York, Mac Millan, 1986.

[3] PERRENOUD P., La communication en classe : onze dilemmes, Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation et Service de la recherche sociologique, Genève, 1994.