Une "figure littéraire", La sirène

Images, contes, mythes et art contemporain : une séquence "complexe"
Le dimanche 11 avril 2004.

" Il faudrait faire quelque chose sur l’image !" Voilà les mots que ma collègue Sylvie Meurot nous a dit, un matin alors que nous étions en concertation, Sylvie, Françoise Collinet et moi-même.

Sylvie est donc arrivée avec le programme du théâtre de la Rose des Vents, de Villeneuve d’Ascq. [1] Chaque année, cette salle de théâtre publie son programme toujours illustré de photos de grande qualité . C’est une brochure assez luxueuse. Pour la saison 2000 2001, les images choisies étaient très particulières. Ce n’étaient pas des photos de mise en scène, mais des images qu’immédiatement on qualifierait de surréalistes. La photographe avait interprété les titres ou le contenu des pièces sans en faire une illustration immédiate.
Sylvie nous a dit : " Voilà, j’ai trouvé le thème de notre prochaine séquence..." et de feuilleter avec nous la brochure.

Première image : le dos nu d’une dame dont la colonne vertébrale est remplacée par des arêtes de poisson. Le fond est bleu. " On va travailler sur cette image là..." Sylvie était enthousiaste.


Françoise et moi avons feint l’enthousiasme, avouons-le. Ainsi présentée, même si nous trouvions les images assez belles, l’idée de construire une séquence à partir de cette première image nous a un peu effrayés.
Mais nous nous sommes mis à travailler.

L’idée première a été la suivante. Nous ne voulions pas faire de l’image un simple accompagnement de textes, même si dans la brochure , le rapport au rédactionnel est une des problématiques de la photographe.
Nous voulions au contraire que l’image soit au centre des démarches didactiques que nous allions proposer.. L’image devrait être un point de départ à partir duquel lecture, écriture, dessin et observation d’autres images s’articuleraient.
Nous ne ferions pas non plus un simple cours de grammaire de l’image. D’ailleurs la simplicité apparente des photos ne s’y prêtait guère.

En fait nous voulions imaginer une séquence où image et textes se nourrissent les uns les autres . Beau programme... et pour l’appliquer, il fallait tout inventer.
D’abord, il nous a semblé évident de nous interroger sur le choix de cette photo. Pourquoi avait-elle séduite notre collègue ?
Sans doute parce qu’elle était énigmatique. Sa compréhension n’était pas donnée d’emblée . Il fallait l’observer attentivement et surtout négocier des sens possibles. De fait, elle pouvait ouvrir des espaces de références très différents et nous conduire sur des pistes divergentes.
Elles était simple en apparence. Pas de profondeur, un fonds uni, un seul objet. Mais cette simplicité ne signifiait en rien vacuité. Les rapports de couleurs , le choix du cadrage ne semblait pas innocent.
Elle semblait déjà raconter des histoires, comme cette pièce de théâtre qu’elle tentait d’illustrer : en fait une image idéale pour un cours de français, une image pour parler, pour écrire, pour lire et aussi pour dessiner.

La sirène et les trois professeurs.

Donc, nous nous somme mis à observer cette image.
Moi, j’y ai vu une sirène. Une belle femme de dos , des arêtes de poisson, une femme poisson : donc une sirène. Une sirène plutôt terrible d’ailleurs, ses arêtes semblent si tranchantes...j’ai pensé à Ulysse . Puis, bien sûr, j’ai évoqué la si tendre sirène d’Andersen et celle un peu mièvre de Walt Disney. Françoise elle s’est souvenue d’un conte des Seychelles où les dauphins se transforment en femme quand ils s’échouent sur le sable. J’ai retrouvé aussi un conte Inuit où les sirènes sont des êtres doubles, des fées généreuses à condition de ne pas les toucher.
Nous avions là une première piste : Nous pourrions explorer un mythe et essayer de construire avec les élèves l’image de la sirène au travers de contes ,de récits de l’antiquité, d’images et de films.

Sylvie elle, a eu une toute autre lecture. Peintre et professeur, elle a été sensible à la construction en collage de l’image. Elle nous a donc apporté un poème-image de Desnos, l’Araignée à Moustaches. Pour elle, cette photo de sirène est plutôt celle d’un monstre composite. C’est là un grand thème de la peinture au cours des siècles : vases grecs, bestiaires du moyen âge , jusqu’à Annette Messager et ses animaux monstrueux. Ensemble nous avons retrouvé le Minotaure, la chimère, la licorne, les satyres, le sphinx...Nous abordions ici un autre thème où images et textes se mêlent intimement.

Ces deux points de vue, même s’ils différent sur bien des aspects nous ont aidés à comprendre qu’une image pour nous, professeurs de français en construction de démarches didactiques , était avant tout provocatrice de discours. Ici, et nous ne sommes pas enseignants de lettres pour rien, c’est à un discours culturel hyper référencé que nous nous sommes adonnés. L’image en soi, l’image comme objet esthétique signifiant par lui-même, celle qui parle à l’émotion , n’a pas été une voie que nous avons immédiatement explorée. D’ailleurs le projet de la photographe, lié par la commande du rédacteur de la brochure , a plus joué sur le rapport image et texte que sur une démarche plastique autonome.
A ce point de nos réflexions, nous n’avions construit qu’une banque de textes et d’images mais encore rien sur leur mise en œuvre dans la classe. Nous étions bien conscients que notre "arrière plan culturel" ne pouvait en aucun cas être celui de nos élèves. Il fallait donc trouver le moyen pédagogique pour les faire entrer dans cet emboîtage de références afin qu’ils acquièrent à leur tour cette "culture " qu’on avait à leur transmettre.

La sirène et les élèves...

Je vais donc décrire ici la démarche que nous avons mise en place dans nos deux classes. Françoise d’abord, moi ensuite. Sylvie, elle, était le professeur en plus... celle qui venait deux heures par semaine partager notre classe. Heureux temps !

Parler

Nous avons distribué a chacun l’image de "la sirène" (bien sûr nous n’avons jamais prononcé ce mot) et tous avaient à répondre à la question : que voyez vous ?
Voici des extraits retranscrits de leur réponse :
- C’est un homme !
- Mais non c’est une femme ! Elle n’a pas le dos musclé.
- C’est une femme avec des arêtes de poisson.
- C’est une femme avec une colonne vertébrale en arêtes de poisson.
- C’est un dos de femme, donc c’est une femme. C’est des arêtes de poisson , donc c’est un poisson. J’en déduis que c’est une femme-poisson.
- Si c’est une femme poisson c’est une sirène !
- Ce n’est pas une sirène. Les vraies, elles ne sont pas comme ça ! Elles ont une queue !
- On la voit pas la queue !
- Moi je dis que c’est une sirène, parce que le fond est bleu. Et bleu c’est comme la mer.
- Si ! C’est une sirène. Elle serait en train de se transformer en sirène. D’abord son dos puis ça descend et c’est sa queue !
Alors là je comprends.
- Oui, en fait, elle se serait transformé en femme pour aller voir son prince et puis, comme elle en a marre, elle plonge et à ce moment là elle se retransforme en sirène.
- C’est comme une métamorphose.
- Non c’est une sirène ! ( ....)

Le débat a été houleux mais somme toute, tout le monde est tombé d’accord. C’était bien une sirène. Nous les professeurs s, nous étions rassurés. On le voit ici, il y a plusieurs moments dans l’analyse de l’image. D’abord les élèves tentent un essai de description où les éléments de l’image sont décrits l’un après l’autre. Sauf le fond qui n’apparaît qu’à la fin.
Ensuite ils commencent à relier les éléments entre eux et cherchent à expliquer l’image. Enfin, il y a interprétation de l’image et négociation du sens. A la toute fin, Gontran commence un récit calqué sur Walt Disney... La référence culturelle se met en place. Il faut dire que c’est un fils de prof...
Pourtant, à les entendre, la sirène pour beaucoup d’élèves est un personnage un peu flou. On sait qu’elle vit dans la mer et qu’elle a une queue de poisson. C’est tout ! Même le dessin animé de Walt Disney est peu connu...

Dessiner

Nous aurions pu, à ce moment distribuer nos textes, mais c’était peu faire cas de l’image de départ. Nous avons préféré , par le dessin et par l’écriture, que chacun invente son récit de sirène. Ainsi ce personnage flou , sans histoire, deviendrait-il personnage de fiction, les textes littéraires venant compléter et construire ce mythe qui traverse notre culture.
Nous leur avons donc demandé de redessiner la sirène telle qu’elle est sur l’image, mais de la placer dans un décor qui n’a peut-être rien à voir avec la mer.
Ainsi, nous avons eu la sirène au supermarché, dans le bus, au garage, à l’école, à la plage, dans un train, en ville, à Paris, dans une bibliothèque, à la télé etc....

Ensuite, chacun a présenté son dessin. Comme le propose Gianni Rodari dans sa Grammaire de l’Imagination, l’image ainsi recréée, recontextualisée de façon provocante, devient un "binôme imaginatif" provocateur d’imaginaire. Que peut donc faire une sirène devant des caméras ? Et si c’était la dernière sirène du monde ? Et si c’était une star de la pub ?

Ecrire

Les élèves, lors d’un échange collectif , ont inventé des histoires. Je ne résiste pas à reproduire ici le texte de Mathias, après amélioration. :

L’histoire de la sirène congelée...

Il y a quelques années, on découvrit dans un supermarché du Nord de la France, un spécimen de poisson bien étrange. C’était une sirène. Elle avait été pêchée par un chalutier de la mer du Nord et avait été aussitôt congelée.
Quelques jours plus tard on la déposa sur un étalage du rayon poissonnerie, à moitié cachée par des algues fraîches.
Comme la température du magasin était un peu élevée, la sirène commença à se réchauffer. Elle ouvrit un œil . Un peu surprise, elle voulut s’éclaircir la voix. Elle se mit donc à chanter. Mais sa voix puissante affola les clientes nombreuses à cette heure là. Toutes sortirent en se bouchant les oreilles. On aurait dit que leur tympan allait éclater.
Mais les hommes eux, n’eurent pas la même réaction. Ils se sentaient attirés par cette voix fascinante. En quelques secondes ils entourèrent la sirène.
Mais la femme poisson que le chant avait complètement réveillée, sentit que sa faim devenait terrible. Comme d’habitude , elle dévora tous les hommes qui l’écoutaient...Un seul survécut, il était sourd.

Je ne sais pas si Mathias connaissait l’histoire d’Ulysse avant d’écrire la sienne, en apparence oui... Pourtant, je l’ai interrogé mais il m’a affirmé que non. Est-ce un "vieux fond culturel" qui rejaillit ici ? Je ne peux rien affirmer.

Mais il est vrai que des histoires ont été échangées : certaines drôles d’autres plus poignantes : celle par exemple d’un amour malheureux entre une sirène et un garagiste un peu bourru.
Il est clair que ce travail de dessin puis d’écriture a permis d’incarner dans des mots ce qui n’était au départ qu’une icône vide de sens. L’autre partie de la démarche que l’on pourrait qualifier d’acquisition culturelle pouvait alors commencer.

Lire

Nous avons donc distribué à chaque groupe un texte différent racontant une histoire de sirène : une version raccourcie de la petit Sirène d’Andersen, un extrait de l’odyssée, un conte inuit et un conte des Seychelles. voir deux contes Chaque groupe devait lire le texte, se le raconter afin de pouvoir ,en dernier lieu, le restituer sans le lire à l’ensemble de la classe.
Pendant qu’un groupe parlait, les autres élèves devaient noter ce qu’on apprenait sur les sirènes, leurs moeurs et leurs habitudes ; leurs pouvoirs, leurs qualités et leurs terribles défauts.
L’objectif affiché était de fabriquer une fiche documentaire sur les sirènes, en tenant compte de tous les textes lus ou entendus.
A la toute fin de cette première partie chacun des élèves s’est retrouvé avec un petit recueil de textes où l’on retrouvait à la fois Mathias et Homère, Andersen et Mélanie.

De la sirène aux monstres

La deuxième phase de la démarche visait à faire cerner et à généraliser un peu mieux le concept d’être hybride, qui est à la fois un objet littéraire et artistique. Pour ce faire nous avons projeté deux images : l’une extraite d’un bestiaire merveilleux du moyen âge ( publié chez Découvertes Gallimard : les sirènes) et des installations d’Annette Messager, artiste contemporaine. La sirène faisait partie de premier document mais elle était entourée d’autres êtres monstrueux à tête de coq, à corps de cheval, à queue de serpent. Les œuvres d’Annette Messager différaient des précédentes parce qu’elle étaient constitués de collages entre divers animaux naturalisés. ( une pie renard par exemple).

Dessiner ( encore)

Et nous leur avons demandé, à leur tour d’inventer un monstre...
Encore une fois, le dessin ( voire la sculpture pour une élève) a permis d’expérimenter par l’action et non seulement par l’observation ( ce que l’on appelle lecture d’image) l’idée même de l’être hybride.

En voici deux, dessinés à l’ordinateur : La cocargotte la girasouris.

Lire et écrire (encore)

Ensuite, nous avons distribué un dossier documentaire qui reprenait quelques monstres de l’antiquité avec leur image et un petit texte qui les présentait. Aux élèves de les lire et de construire une grille afin de rédiger leur propre texte sur le monstre qu’ils venaient d’inventer.

Ainsi la cocargotte a été ainsi présentée :

La cocargotte a la tête d’un escargot, un gros corps de poule et une queue de perroquet. En hiver elle porte des chaussette vertes : elle craint beaucoup le froid et les sols gelés.
La cocargotte habite en Inde, mais on en trouve aussi dans beaucoup d’autres pays où elle s’acclimate assez bien.
Elle se nourrit de vers de terre, de graines et d’asticots multicolores.
Certains disent que la cocargotte est un animal particulièrement brave. C’est vrai, elle adore faire des baisers collants sur les joues de ceux qu’elle rencontre.
Des journaliste ont écrit qu’un jour, en Chine, une cocargotte aurait dévoré un homme vivant. Mais de vrais scientifiques affirment que cette information est un canular. La cocargotte est très tendre.

Et la girasouris...

La girasouris est une girafe aux ailes de chauve-souris.
La journée, elle se promène dans les airs et se laisse porter par le vent. Le soir , elle se pend à l’envers par une patte et dort six heures à la suite.
Pour se nourrir la girasouris mange des abeilles et mâche des malabars.
On raconte qu’un jour, une jeune fille est allée trouver une girasouris. Elle lui a demandé de faire un tour sur son dos. La girasouris qui n’avait pas assez dormi, a malgré tout accepté. Un peu fatiguée, elle a pris la jeune fille entre ses ailes, mais au bout de quelques minutes, sans doute trop épuisée, elle a dégringolé d’un nuage et est tombée dans un lac. C’est le seul accident que l’on a pu constater.
Mais tout le monde sait que la girasouris est très agréable. Elle aide même les facteurs et adore distribuer dans les maisons les lettres du jour.

Encore une fois, image, lecture , écriture se mêlaient intimement.

A ce point de la séquence et avant de commencer le travail sur la tasse... que conclure, bien sûr provisoirement, de l’intrusion de cette sirène " pas comme d’habitude"dans le cours de français.

Cette image a été provocatrice. Parce que sa construction même est énigmatique - que font donc ces arêtes sur son dos ? Est ce une colonne vertébrale ? Mais alors , pourquoi est-elle en dehors du corps ? -elle a permis sans doute d’entrer différemment dans l’univers de la fiction et de l’imaginaire. La sirène en effet ne dit rien. C’est au spectateur, élève comme professeur, (rare égalité) de s’expliquer , de se débrouiller avec ce qu’il a sous les yeux.

Cette image a été manipulée. Découpée, décontextualisée puis replacée ailleurs, l’image a pu dévoiler d’autres sens. Tout comme ces textes que l’on tronque pour mieux les lire, l’image non plus n’est pas intouchable. La sirène est devenue fiction quand les élèves l’ont jetée hors de son élément naturel. Une sirène dans un garage... en voilà une histoire !

Denis Fabé
Formateur associé à lIUFM.Nord-Pas de Calais
Réécriture d’un article de Recherches.

[1] La Rose des vents, scène nationale, Boulevard van Gogh 59650 Villeneuve d’Ascq.