Un début de séquence sur la poésie engagée

Autour de : "Où vont tous ces enfants..." de Victor Hugo
Le lundi 19 avril 2004.

Voici une démarche qui permet d’entrer dans l’étude de la poésie engagée en classe de troisième. Il s’agit plus de notes de travail qui rendent compte d’un travail en train de se dérouler qu’une description rédigée en vue d’une publication. Ainsi, le projet de séquence est-il écrit en typographie"normale", et en italiques sa réalisation. Le travail a été mené en collaboration entre Sylvie Meurot et Denis Fabé

1° Analyse de l’image : un enfant au travail.

Pour commencer nous proposons une image. Nous avons émis l’hypothèse, lors de notre préparation, que certains élèves n’allaient pas immédiatement repérer que la photographie représentait un enfant épuisé par le travail. Si d’aventure personne ne trouvait, nous avons décidé d’aider à la lecture en donnant le titre de l’article dont est extrait l’image : Le travail des enfants.


Réalisation :

Les élèves repèrent tout de suite qu’il s’agit d’un enfant au travail. La lecture de l’image est assez simple. Pour l’amplifier, nous avons décidé de faire redessiner l’image avec pour consigne, de matérialiser leur compréhension/ interprétation de l’image par des textes explicatifs. ( On avait le droit d’accentuer le dessin et d’y rajouter "des choses" : Par exemple, Michael a dessiné un code barre sur la joue de l’enfant" parce que il est considéré comme une marchandise, qui est achetée et vendue comme les balles de base-ball.)

2° lecture du texte qui accompagne l’image dans un dossier "des clés de l’actualité".

La Journée mondiale de l’enfance vient de rappeler que plus de 250 millions d’enfants à travers le monde sont condamnés à travailler.

• Selon les derniers chiffres publiés par l’UNICEF (Fonds des Nations unies pour l’enfance) ou l’Organisation internationale du travail (OIT), plus de 250 millions d’enfants de moins de 14 ans sont aujourd’hui au travail dans le monde, dont un quart (60 millions) sont âgés de 5 à 11 ans. Certes, ce fléau touche aujourd’hui essentiellement les pays pauvres (ou en développement). Mais ne l’oublions pas : les pays industrialisés se sont presque tous développés en ayant massivement recours au travail des enfants. (En France, par exemple, il a fallu attendre plus d’un siècle entre la première loi réglementant cette forme d’exploitation (1841) et la loi qui fixe à 16 ans l’âge minimum légal pour travailler (1967). Aujourd’hui encore, de nombreux enfants sont toujours au travail dans les pays riches.

• Pour autant, bien sûr, la grande majorité des 250 millions d’enfants qui sont aujourd’hui exploités dans le monde habitent les pays en développement (61 % sont en Asie, 32 % en Afrique et 7 % en Amérique latine et aux Caraïbes), autrement dit, dans des pays marqués par la misère d’une grande partie de la population et une industrialisation chaotique. Privés d’éducation et livrés aux pires logiques économiques et criminelles, ces millions d’enfants travaillent le plus souvent dans des conditions effroyables : lourds labeurs dans les plantations agricoles, dans les mines ou sur les métiers à tisser, activités forcées comme domestiques ou prostitué(es), sans oublier la servitude pour dette qui enchaîne des familles sur plusieurs générations .

• Comment réagir face à cette situation ? De nombreuses organisations non gouvernementales (ONG) et institutions internationales se mobilisent depuis des années sur cette question. C’est le cas du BIT qui a mis en place voilà 10 ans l’IPEC, un programme de lutte contre le travail des enfants. C’est aussi le cas de l’UNICEF dont le président du Comité français Jacques Hintzy, estime que si "les formes les plus dangereuses du travail des enfants doivent disparaître dès maintenant" il nous faut aussi tenir compte du fait que "les activités des enfants renvoient dans de nombreux pays à des nécessités culturelles et économiques".

ENFANTS D’HIER...

Le travail des enfants n’est pas un phénomène nouveau. Il a pendant longtemps marqué L’histoire de la plupart des pays aujourd’hui riches et industrialisés. Partout en Europe, dès le XVIIe siècle, les enfants des classes populaires sont mis au travail dans des conditions effroyables. -

En Angleterre, le philosophe John Locke écrit en 1670 que chaque province du royaume doit se doter de "centres d’initiation au travail" destinés à former les enfants dès l’âge de 3 ans. Un siècle plus tard, le Premier ministre anglais William Pitt déclare qu’il est bon de mettre les enfants au travail "le plus tôt possible"c’est-à-dire dès L’âge de 4 ans. En 1833, une commission publique chargée d’enquêter sur le travail des enfants relève de très nombreux cas où des enfants de moins de dix ans exécutent, dans les mines ou les manufactures, des travaux très durs (10 heures par jour et 7jours sur 7). Face à ce constat accablant, la Chambre britannique vote entre 1833 et 1847 quatre lois visant à protéger ces enfants. À l’époque, on considère comme un progrès social que le travail soit interdit aux enfants de moins de 9 ans...

En France, la situation des enfants est tout aussi dramatique. Grâce à une enquête réalisée en 1937 par le médecin Louis-René Villermé, nous avons une description très détaillée de leurs conditions de travail à cette époque. "La Journée de travail dure de 12 à 14 heures pour les enfants de 5 à 7 ans, de 14 à 16 heures pour ceux de 8 à 11 ans et de plus de 16 heures pour les autres", écrit le docteur Villermé. Puis il conclut son rapport en ces termes : "Ce n’est plus du travail, c’est de la torture. Les enfants sont chétifs, vieux et ridés (...). Leurs os sont gonflés et ramollis (...). Ils offrent un extérieur de misère,.de souffrance et d’abattement"

Suscitant l’indignation, cette enquête débouche en 1841 sur la première loi votée en France pour protéger les enfants au travail. La journée de labeur est réduite à 10 heures pour les enfants de moins de 8 ans. En 1882, la loi Jules Ferry rend obligatoire l’école primaire, protégeant du travail les enfants de moins de 13 ans. Mais des adolescents sont toujours au travail C’est seulement en 1967 qu’est votée la loi qui fixe à 16 ans l’âge minimum légal du travail.

...ET D’AUJOURD’HUI

Il serait naïf de croire que les pays industrialisés n’ont plus recours au travail des enfants. Plusieurs millions d’entre eux sont toujours frappés par ce fléau. En Europe, il se répand au Portugal, en Grèce ou en Italie où, dans l’industrie du cuir, des dizaines de milliers d’enfants travaillent dans la seule région de Naples. En Grande-Bretagne, une étude retentissante réalisée en 1998 par la "Low Pay Unit", une association britannique indépendante, faisait état de 2 millions de jeunes âgés de moins de 16 ans - 500 000 ont moins de 13 ans - en situation de travail (de façon plus ou moins régulière) dans le pays. La même année, un rapport commandé par le ministère français de l’Emploi et du Travail dénonçait en France certaines dérives dans la situation au travail de jeunes mineurs, notamment parmi les 200 000 apprentis de moins de 18 ans. Enfin, aux Etats-Unis, une enquête de l’Office général des comptes soulignait en 1990 que les infractions à la législation sur le travail des enfants avaient augmenté de 250 % entre 1983 et 1990.

Les clefs de l’actualité 2000

Consigne :

-  Qu’apporte le texte à l’image ?

-  L’image au texte ?

Réalisation :

Afin, encore une fois de matérialiser l’acte de lire, nous avons demandé de découper dans le texte les éléments explicatifs qu’ils pouvaient rajouter à leur dessin afin de mieux l’expliquer.
Collectivement nous avons lu les extraits rajoutés et nous avons essayé d’analyser ce que le texte explicatif apportait à l’image : Les élèves en ont déduit, comme l’a dit Axel, que le texte explicatif donnait à l’image une " autre profondeur". Une dimension historique, explicative, sociale.. L’image devenant un appel à l’indignation, le texte explicatif un argumentaire pour étayer l’indignation.

3° Lecture du poème de Victor Hugo : ( le début de ce poème servait d’introduction à l’article)

Pour que cette lecture puisse se faire réellement nous avons demandé aux élèves de coller l’image au milieu d’un format A3 . Ensuite nous avons donné la consigne suivante :

"Vous allez lire le poème de Victor Hugo en gardant l’image sous les yeux. Vous découperez ensuite des extraits du poème, vous les collerez autour de l’image.. Enfin vous relierez textes et l’image par des flèches.
(Cette matérialisation des gestes de lecture servait aussi à "obliger" à lire des élèves qui " ne veulent pas" !)
En groupe vous justifierez et échangerez vos choix.

Où vont tous ces enfants ...

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d’une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d’airain, tout est de fer.
Jamais on ne s’arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
Ils semblent dire à Dieu : - Petits comme nous sommes,
Notre père, voyez ce que nous font les hommes !
Ô servitude infâme imposée à l’enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu’a fait Dieu ; qui tue, oeuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,
Et qui ferait - c’est là son fruit le plus certain ! -
D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil !
Progrès dont on demande : Où va-t-il ? que veut-il ?
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l’homme !
Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
Maudit comme le vice où l’on s’abâtardit,
Maudit comme l’opprobre et comme le blasphème !
Ô Dieu ! qu’il soit maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,
Qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heureux !

Victor Hugo. Les contemplations.

( Les premiers vers constituaient l’introduction de l’article...)

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.(...)

Tiré de son recueil "Les contemplations" (1856), ce poème de Victor Hugo (1802-1885) est dédié à tous ces enfants qui, au XIXe siècle dans notre pays, étaient envoyés dans les mines de charbon ou travaillaient comme des esclaves dans les manufactures. Un siècle et demi plus tard, ce drame de l’exploitation des enfants par le travail est loin d’être terminé.

Réalisation

Pour une fois, nous avons choisi ( presque) la démarche prévue.
Mais avant de lire le poème, nous avons proposé d’en écrire un... Pour ce faire , nous avons donné la consigne suivante :
"A partir du dessin , des textes que vous avez écrits, des textes que vous avez collés, quels sont les trois mots qui vous viennent à l’esprit quand vous observez votre travail : notez les en rouge dans l’espace de la feuille " Parmi les mots les élèves ont écrit : " révolte, honte, injustice, esclavage etc."
Maintenant vous allez écrire un poème, de forme classique ou pas, sur ce thème de l’enfant au travail.. Vous devrez utiliser au moins deux des mots que vous avez écrits.. ( On voit l’enjeu : produire un poème de révolte..)
Enfin lecture du poème de Victor Hugo.. qu’on a collé sur la feuille.
Nouvelle consigne  :" Soulignez dans le poème, les vers, les mots, les expressions, les passages qui selon vous peuvent s’accrocher à l’image, au texte explicatif, à votre création"

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement
.
Accroupis sous les dents d’une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d’airain, tout est de fer.
Jamais on ne s’arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
Ils semblent dire à Dieu : - Petits comme nous sommes,
Notre père, voyez ce que nous font les hommes !
Ô servitude infâme imposée à l’enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu’a fait Dieu ; qui tue, oeuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,

Et qui ferait - c’est là son fruit le plus certain ! -
D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil !

Progrès dont on demande : Où va-t-il ? que veut-il ?
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l’homme !
Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
Maudit comme le vice où l’on s’abâtardit,
Maudit comme l’opprobre et comme le blasphème !
Ô Dieu ! qu’il soit maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,
Qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heureux !

Victor Hugo. Les contemplations.

Huit ans
Toi, enfant
Toi qui travailles pour les Grands.
Ouvre les yeux !
Réveille-toi !
Moi aussi, j’ai été
Comme toi.
Dans ton rêve
Tu te dis
Pourquoi moi ?
Qu’est ce que j’ai fait
A Dieu
Pour mériter cela ?
Crois moi,
Tu ne le mérites pas.
Toi
Qui es maltraité
Toi qui n’as rien à manger,
Fais comme moi !
Écoute-moi !
Révolte toi.

F.



Discussion..

groupe de parole et groupe d’écoute selon la consigne suivante :

Fiche d’écoute :

Nous allons parler du poème de Victor Hugo. Pour ce faire, nous allons, en groupe de parole, travailler sur trois axes : l’enfant, le travail, et le révolte du poète.

Pour compléter votre dossier, je vous demande de prendre en notes les échanges.
En conclusion du débat, nous essaierons de réagir à ce texte de Jacques Charpentreau, un poète :

" Camus disait : "]e me révolte, donc je suis." Tant de gens en vieillissant acceptent de se faire une raison et ils ne sont plus personne puisqu’ils deviennent comme tout le monde. Certes, nous ne changeons pas grand-chose dans ce monde avec nos poèmes, mais la poésie nous aide à résister aux forces de la déshumanisation qui nous guettent partout.

La poésie a toujours exalté cette part de refus qui est en chacun de nous et qui, a toujours inquiété les pouvoirs établis, les hommes d’ordre, les gens sérieux. Elle est pourtant l’un des éléments moteurs du monde. ( ...) Les poètes d’aujourd’hui sont les héritiers de cette longue tradition de la révolte au nom de l’éminente dignité des hommes contre toute oppression.


Le débat a permis de revenir su bien des points, d’expliciter la compréhension du texte et surtout de problématiser la notion même de poésie engagée. En effet, pour la très grande majorité des élèves , la poésie ne peut être que "lyrique, douce avec de jolis mots".

4° Analyse synthétique de tous les documents.


Consignes du travail de groupe :
-  Qu’apporte le poème à l’image, au texte explicatif ? Et inversement.

-  Le début du poème a servi d’introduction à l’article que vous avez lu. Quel effet ?

-  Quelles différences faites-vous entre tous ces documents qui disent la même chose.. Quelles sont les caractéristiques de chacun ? Comment se complètent-ils etc... ?

5° Suite de la séquence : la poésie en guerre contre.. la guerre.


Denis Fabé
Sylvie Meurot
Collège de Provin