La place des oeuvres intégrales dans les activités de lecture au collège

Le mardi 4 mai 2004.

I. QUELQUES REMARQUES POUR TENTER D’Y VOIR PLUS CLAIR

La lecture cursive privée est la lecture variée des lecteurs expérimentés.
La lecture cursive scolaire est cette même lecture, lorsqu’elle est suscitée par l’enseignant. Elle se traduit alors par des moments de lecture en classe ou à la maison, des démarches d’accompagnement et éventuellement d’une évaluation.Pour en avoir une idée plus précise, il est possible de consulter l’article spécifique à ce sujet. Elle peut porter sur des extraits ou des œuvres intégrales.
La lecture analytique est une modalité de lecture « savante » suscitée par l’enseignant. Quand elle porte sur une œuvre intégrale, on parle d’étude.
En contexte scolaire, ces deux modalités sont à développer, la seconde étant au service de la première. Elles peuvent peuvent prendre la forme :

1. d’activités de lecture portant sur des groupements de textes
Il s’agit dans ce cas de rassembler des textes, complets ou en fragments, d’auteurs différents, sous forme d’une unité de quatre à cinq textes autour de l’apprentissage d’une notion littéraire, culturelle ou fonctionnelle.
Principes de constitution :
- définir l’objectif notionnel : la fable, le portrait, la farce, l’épique, le calligramme, le héros, le personnage, la scène d’exposition, la robinsonnade...
- Le thème est commun si la démarche peut permettre une problématique. Cf. les topoï littéraires : la tempête ou le naufrage dans les récits d’aventures, la scène du balcon, du personnage caché ou du dialogue de sourds au théâtre, le thème du sauvage, de l’esclave ou du fou...
- Les textes sont étudiés dans leur spécificité et dans leurs relations.
- Ils peuvent être accompagnés de textes complémentaires proposés en lecture cursive.

2. D’activités de lecture portant sur des oeuvres intégrales
Lire une oeuvre intégrale ne consiste pas nécessairement à la lire intégralement, surtout en classe
En contexte scolaire il s’ensuit qu’une œuvre intégrale peut donc se lire :
- en lecture cursive, complète ou par extraits. La question qui se pose alors est celle des démarches accompagnant la lecture cursive pendant la classe et à la maison.
- par l’étude d’une série d’extraits choisis en fonction d’une problématique ou d’un axe d’étude. Il s’agit, de fait, d’une variété de groupement de textes dont la caractéristique est de porter sur une seule œuvre. L’étude d’une œuvre peut être faite intégralement en lecture analytique quand il s’agit d’un texte court. Le plus souvent, elle se compose d’un ensemble associant des moments de lecture cursive scolaire et des moments d’étude par le biais d’extraits proposés en lecture analytique. Elle associe les activités d’analyse fragmentée et les visions d’ensemble. Se pose dans ce cas la question des fonctions de la lecture cursive par rapport à la lecture analytique :
- La lecture cursive peut préparer l’étude de l’œuvre. C’est le cas lorsque l’on dit qu’idéalement toute étude devrait être précédée d’une lecture cursive de l’œuvre, même fragmentaire. Mais c’est également le cas par exemple quand on fait précéder l’étude de l’œuvre par la lecture de textes documentaires qui apportent des connaissances nécessaires à la compréhension ;
- elle peut faire des liaisons entre les extraits choisis comme objets d’étude ;
- elle peut prolonger l’étude de l’œuvre, soit en amont, soit en cours d’étude, soit en aval. C’est le cas quand on met en lecture cursive un réseau de livres du même auteur (comme l’exemple sur Gudule proposé par E. Vlieghe), du même genre, ou développant les mêmes archétypes fictionnels.Un autre article du site développe l’intérêt de cette notion de réseau

De ce qui précède, on peut établir plusieurs types de séquences comportant la lecture d’œuvres intégrales :
- lecture cursive d’une œuvre intégrale unique ou de plusieurs œuvres intégrales.
- étude d’une œuvre intégrale associant des analyses fragmentées et des visions d’ensemble.
- ensemble associant l’étude d’une œuvre intégrale avec la lecture cursive d’autres œuvres intégrales ou extraits.

Il faut signaler enfin que les lectures cursives d’oeuvres ne se font pas nécessairement dans une logique de séquences. Les I.O. du cycle central sont très claires là-dessus : tous les moyens visant au cours de l’année à développer la lecture des élèves sont à encourager : concours, échanges, défis-lecture dont l’intérêt est abordé dans un site web spécifique, coups de coeur...

II. LES TEXTES À LIRE PAR NIVEAU POUR L’ENSEMBLE DES ACTIVITÉS DE LECTURE

Les propositions sur l’ensemble du collège sont structurées par un double préoccupation :
- assurer une progression de type chronologique.
- ouvrir à la diversité des discours et des types de textes.

Le plan des IO est repris tel quel afin de donner à voir les évolutions dans la rédaction des programmes.

-  SIXIÈME

1. Textes issus de l’héritage antique
La Bible ; Homère, l’Odyssée ; Virgile , l’Énéide ; Ovide, Les Métamorphoses.
A travers des extraits (passages assez longs formant un tout : livre, chant, épisode) ; éventuellement en version adaptée ; en liaison avec le programme d’histoire.
3. Approche des genres
- Au moins un conte ou un récit merveilleux. Français ou étranger. (choix possible en annexe). Travail sur les lois du genre et les dimensions sensible et symbolique.
- Des textes poétiques (cf. liste dans les documents d’accompagnement) dont plusieurs fables de La Fontaine.
- Quelques extraits de théâtre ; éventuellement une courte pièce du domaine français.
S’appuyer sur le jeu dramatique des élèves ; réserver l’étude approfondie du dialogue et du genre théâtral pour plus tard.
3. Littérature pour la jeunesse : au moins une lecture dans l’année. cf. liste dans les documents d’accompagnement)
4. Lecture documentaire : ouvrages, manuels, dictionnaires.
5. Texte et image : relation image et texte dans au moins un texte associé à des images fixes et un texte associé à des images mobiles. Document iconographiques pour l’approche des mythes de l’Antiquité.

-  CINQUIÈME

1. Approche des genres
- perfectionnement de la connaissance des genres narratifs.
- poursuite de la découverte des genres documentaires.
- initiation au théâtre (avec travail sur le dialogue).
- approche des textes poétiques.
2. Choix de textes et d’oeuvres
A. Littérature pour la jeunesse
(Liste en annexe des documents d’accompagnement)
En priorité, récits brefs et romans d’aventures lus de manière cursive.
b. Textes du Moyen Age au 17ème siècle choisis pour leur apport culturel
Textes lus dans leur intégralité ou abordés de façon plus rapide (livre, chapitre ou épisode situé dans le contexte de l’œuvre). Version moderne avec un regard sur la langue d’origine. En relation avec le programme d’histoire.
- un roman de chevalerie (cycle de La Table Ronde ou Tristan) : permanence de certains motifs culturels (chevalier médiéval et cinéma, jeux vidéos...).
- un texte théâtral : pièce brève du Moyen Age (La Farce du Cuvier, La farce de Maître Pathelin) avec éventuellement relation avec un Mystère. Ou comédie du 17ème siècle.
- un texte de dérision critique du Moyen Age ou du 16ème . (Le roman de Renart ou extraits de Rabelais). Pouvoir du rire satirique dans un contexte historique.
- un récit de voyage : aventures et dimension anthropologique. (Marco Polo, Jean de Léry, Bougainville). La découverte des autres ; la description..
C. Textes documentaires
Dictionnaire, lecture de la presse, supports documentaires diversifiés. Supports informatiques, audiovisuels et multimédias (cédéroms).
3. Lecture de l’image
Relations entre texte et image. Poursuite de l’étude de la fonction illustrative. Fonction argumentative (exemple, preuve).

-  QUATRIÈME

1. Approche des genres
- poursuite de la lecture de récit et d’œuvres théâtrales.
- approfondissement de la lecture de la poésie.
- étude de la correspondance (comparaison entre genre épistolaire littéraire et correspondance quotidienne.
2. Choix de textes et d’oeuvres
a. Littérature de jeunesse (liste en annexe des documents d’accompagnement)
Romans longs. Privilégier la lecture cursive.
b. textes du 17ème, 18ème et 19ème siècles choisis pour leur intérêt culturel
Textes lus dans leur intégralité ou abordés de façon plus rapide (livre, chapitre ou épisode situé dans le contexte de l’œuvre).En relation avec le programme d’histoire et d’éducation civique.
- Une pièce de Molière, et éventuellement une autre pièce du 17ème.
- des textes de satire ou de critique sociale du 18ème (extraits des Lettres Persanes, des Contes de Voltaire...). Éventuellement sous forme d’extraits. Ironie, parodie, antiphrase.
- Éventuellement : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
- Roman bref ou série de nouvelles du 19ème : Balzac, Flaubert, Gautier, Maupassant, Mérimée, Verne, Pouchkine, Stevenson, Tolstoï...
- Œuvre poétique ou ensemble de poèmes du 19ème : Baudelaire, Gautier, Heredia, Hugo, Musset, Verlaine, Rimbaud...
- Éventuellement lecture de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
C. Textes documentaires
Pratique approfondie des dictionnaires et encyclopédies. Poursuite des acquisitions de 5ème et de l’étude de la presse.
3. Lecture de l’image
Poursuite de la fonction argumentative. Enregistrements audiovisuels de dialogues de théâtre, cinéma, télévision. Images en relation avec les sources culturelles étudiées : de l’observation de l’image ) l’étude du discours visuel.

-  TROISIÈME

1. Approche des genres
- Autobiographie et/ou Mémoires.
- Poésie lyrique. Poésie engagée. Chanson.
- Romans et nouvelles : diversification des textes et des pratiques de lecture.
- Théâtre : relation entre le verbal et le visuel.
2. Choix de textes et d’œuvres
a. Littérature pour la jeunesse. (liste en annexe des documents d’accompagnement)
Au moins une œuvre humoristique.
b. Textes porteurs de références culturelles
- Une oeuvre à dominante argumentative (essai, lettre ouverte, conte philosophique).
- Une œuvre autobiographique française.
- Un ensemble de textes poétiques du 19ème ou du 20ème
. - Une pièce de théâtre du 19ème ou 20ème, française ou étrangère.
- Deux romans, ou un roman et un recueil de nouvelles du 19ème ou 20ème.
(Dans cet ensemble, un titre pris dans la littérature européenne).
c. Textes documentaires
- Dictionnaires, usuels, ouvrages de références, banques de données.
- Étude de la presse : information et commentaire, discours journalistique.
D. L’image
- Relation entre le visuel et le verbal. Image publicitaire. Dessin d’humour.
- Récit en image et récit écrit.
- Analyse critique de productions audiovisuelles (Émissions télévisées, spots publicitaires, documentaires, fictions, ...).

III. LES INDICATIONS CONCERNANT LES ŒUVRES INTÉGRALES

-  SIXIÈME

D’après les I.O, dans l’année, il est bon d’engager les élèves dans trois types de lecture : trois études approfondies d’œuvres complètes, trois œuvres abordées par le biais d’extraits, trois œuvres de littérature jeunesse en lecture cursive. Dans les faits, cela s’avère impossible, sauf à combiner au sein d’une même séquence les études et les œuvres de littérature jeunesse en lecture cursive, ou à imaginer des activités de lecture cursive en parallèle de séquences.

1. Lecture cursive et œuvre intégrale :
Objectifs : Viser la compréhension d’ensemble.
- Sur les textes courts, travail dans la classe : lecture à haute voix ou silencieuse, à durée limitée, suivie d’un exercice collectif (questions orales, résumé oral, reformulations).
- Sur les textes plus longs, mêmes activités mais faites en tout ou en partie à la maison.

2. Études d’œuvres intégrales
Objectifs :
- transmettre des connaissances littéraires de base (caractéristiques essentielles de l’énonciation, formes de discours, marques stylistiques, structure du récit, notions d’auteur, de narrateur, de personnage...)
- former des habitudes d’observation et de méthode.
Nombre d’études :
Il est souhaitable d’aborder ainsi au moins trois œuvres dans l’année.
Il peut notamment s’agir d’un ou plusieurs contes, d’une courte pièce de théâtre, d’une œuvre de littérature de jeunesse de qualité. On privilégie les qualités littéraires : singularité du style, force de l’argument, portée symbolique.
Les élèves disposent des ouvrages complets.
Durée du travail :
- quatre à six semaines, si c’est le pivot d’une séquence, ou six à huit séances.
Démarches :
- analyse au fil du texte mais pas lecture en classe de la totalité de l’œuvre.
- approche plus synthétique autour de la progression de l’intrigue, les personnages, le lieu, le temps.
On ne fait pas de lecture détaillée sur les œuvres complètes : plutôt moments de récapitulation et de synthèse pour saisir le sens global de l’œuvre.
Modalités d’évaluation :
Questions orales ou écrites avec réponses orales ou rédigées, QCM, lecture orale du texte...

-  CYCLE CENTRAL

1. Lecture cursive et œuvre intégrale
a. En liaison avec les séquences didactiques.
Objectifs :
- activité préparatoire à l’étude d’œuvres intégrales ou d’extraits, afin de faire découvrir une époque ou un univers littéraire.
- activité de prolongement visant à un élargissement ou un approfondissement.
Évaluation : celle qui est prévue dans le cadre de la séquence.
b. En dehors des séquences didactiques.
Objectifs :
- développer l’autonomie et le plaisir de la lecture.
- Aider au choix par l’exploration du livre et la lecture balayage. Travail au CDI.
- Aider à trouver ses rythmes de lecture.
Évaluation :
Elle doit être souple.
Fiches de lectures présentées oralement ou par écrit aux autres élèves, élaboration de questionnaires ou de jeux par les élèves, réalisation d’affiches ou de panneaux, exposés et débats, établissement de comparaisons.
Pratiquer très modérément la note de contrôle.
Démarches :
Elles sont nécessairement variées. Il ne s’agit pas de faire « la lecture méthodique » du texte mais d’étudier méthodiquement un texte précis.

2. Études d’œuvres intégrales
Aborder l’étude d’une œuvre intégrale implique que les élèves l’aient préalablement lue, (au besoin en plusieurs étapes guidées par le professeur), et qu’on aura évalué leur appréhension globale de cette lecture.
Objectifs :
Objectif général : saisie de l’œuvre considérée comme un tout signifiant.
Objectifs spécifiques :
- analyse de formes générales et mise en place d’outils valables pour toutes les œuvres :
ex : Le Médecin malgré lui ; caractéristiques du texte théâtral, usage des tableaux d’entrée des personnages...
Cela est nécessaire mais insuffisant : les outils et entrées doivent être mis au service du sens de l’œuvre.
Ex : Le Médecin malgré lui ; pièce comique héritière de la farce du Moyen Age et de la commedia dell’arte, rôle de la satire sociale et du plaisir du rire.
Nombre d’études :
Trois ou quatre séquences dans l’année, soit sur une œuvre choisie pour son apport culturel, soit sur une œuvre de littérature pour la jeunesse.
Durée du travail sur une œuvre :
- Une dizaine d’heures maximum pour une pièce de théâtre ou un roman. Ceci implique des choix, un projet de lecture qui s’attache à la singularité de l’œuvre.
Démarches :
Il s’agit de construire une séquence qui, à partir du choix d’un ou deux objectifs de travail, s’ouvre par des activités augurales, et mêle ensuite des activités de lecture-écriture et éventuellement des activités de travail sur la langue.
- Lecture :
On articule :
- une analyse fragmentée : extrait dont on justifie les choix et les limites, un chapitre, une scène, un poème issu du recueil.
- et les visions d’ensemble : éléments de la fiction, réseaux de personnages, études de l’espace et du temps, construction et progression dramatique, thèmes dominants, choix narratifs, dramaturgiques, esthétiques.
- Écriture :
Activités possibles :
- comptes rendus de lecture ou de recherches, imitations, transpositions génériques, insertion de dialogues et de descriptions dans un récit, écriture de quatrièmes de couverture, élaboration de couvertures.
- Étude de l’image :
Objectifs : faciliter l’entrée dans le texte, ouvrir les horizons d’attente, ancrer l’œuvre dans le contexte culturel de ses diverses interprétations.
Activités : travail sur les couvertures, photos de spectacles, reproduction de tableaux, fac simile d’éditions originales, illustrations de l’œuvres par des artistes, adaptation cinématographique, transposition en bandes dessinées ou roman-photo.

-  TROISIÈME

Les méthodes de lecture se répartissent à parts égales entre la lecture cursive, l’étude de l’œuvre intégrale (qui appelle idéalement une lecture cursive préalable de l’œuvre et une évaluation de leur réception première), l’approche par un ensemble d’extraits.

1. Lecture cursive et œuvre intégrale
C’est l’enjeu capital. Les élèves doivent être capables de lire ainsi des textes variés, y compris des œuvres littéraires intégrales simples, ou par larges extraits quand elles sont plus complexes. Il convient donc de consacrer des plages de temps, de façon fréquente, pour soutenir et vérifier l’autonomie des élèves dans leurs lectures. Elle appelle des formes d’évaluation souples et formatives.

2. Études d’œuvres intégrales
Les I.O. se soucient de diversifier les cas de figure. Dans les très bonnes classes on peut multiplier les lectures cursives et les études d’œuvres intégrales. Dans des classes moyennes, on peut limiter les études au roman et à la nouvelle, et aborder par exemple l’autobiographie à partir d’extraits. Avec des élèves en difficulté, la lecture d’une pièce de théâtre peut être précédée et accompagnée de l’enregistrement vidéo de sa mise en scène (ce qui constitue de fait une forme de lecture cursive) ; l’étude de la poésie engagée peut être précédée par celle de chansons. De plus, au sein d’un genre, c’est le professeur qui décide du choix des titres et de leur niveau de difficulté.

Jean-François Inisan
Formateur IUFM Nord-Pas de Calais
Pour Passages