Le problème de la représentation au théâtre.

Ogre de Bernard Friot
Le vendredi 8 septembre 2006.

Dans ses « nouvelles histoire minutes » publiées chez Milan, Bernard Friot écrit cette charmante histoire.

OGRE

Nora, Lio et Sami se promènent dans la forêt. Caché derrière un arbre, quelqu’un les observe, discrètement.
- Moi, dit Nora, j’aimerais être une fée. Je serais grande et belle, et avec ma baguette magique je transformerais les radis en consoles vidéo !
- Moi, dit Lio, j’aimerais être une sorcière. Hi hi, hi ! je serais très laide et très méchante, et je transformerais les instituteurs en bennes à ordures !
- Moi, dit Sami, j’aimerais être un dragon. Aaaargh ! je serais énorme et terrrrrible et j’avalerais les autobus et les crocodiles !
Alors Petit Ogre sort de sa cachette.
- Eh bien moi, dit-il, j’aimerais être un enfant, un enfant normal, banal. Je serais petit timide, je mangerais des radis, j’irais à l’école, je prendrais l’autobus. Et je ne serais pas obligé de vous manger. Et, en soupirant, il les avale tous les trois.
- Glurps ! Fait-il.En plus, ils n’ont pas de goût.

Si la nouvelle semble très proche de l’écriture théâtrale - elle se passe dans un lieu unique évoqué dans les premières lignes comme lors d’une didascalie liminaire, ses personnages sont clairement identifiés, une grande partie du récit est dialoguée et les actions décrites au présent, - elle reste toutefois du domaine de la fiction narrative puisque, à y bien regarder, le travail de transposition sous forme d’une mise en scène en classe peut poser un problème insurmontable. En effet, à la toute fin du récit, le petit ogre « sort de sa cachette » et dévore les trois enfants. Chacun sait bien que l’on ne peut dévorer les enfants sur une scène... surtout quand l’intention de l’auteur est de faire sourire.
Pourquoi donc ne pas faire explorer aux élèves cette frontière ténue qui sépare ici les deux genres - récit de fiction et théâtre- en leur proposant, justement, de se confronter à ce problème de la mise en scène impossible, à la fois pour montrer les « limites du théâtre » et pour les dépasser par un vrai travail de réécriture.

Une démarche


Pour ce faire, il est possible de demander aux élèves, sans bien sûr soulever la difficulté finale, d’écrire la version théâtrale de ce court récit afin de la jouer, pourquoi pas, dans la classe.
Cette activité ne peut être en aucun cas première dans l’apprentissage du théâtre en classe. Il s’agit plutôt d’une démarche visant à faire découvrir aux élèves que le théâtre est un spectacle vivant et que, contrairement au cinéma ou au dessin animé, tout n’y est pas possible, même si l’on a vu parfois des machineries et des trucages époustouflants sur certaines scènes officielles.
Ainsi, après une découverte préalable lors de séances précédentes, des spécificités de l’écriture théâtrale, je proposerai aux élèves de définir ensemble le « cahier des charges » du travail demandé, en posant cette première question :
« Que doit contenir notre petit livre pour ressembler à un texte de théâtre ? »
Certains stagiaires qui ont essayé cette démarche dans leur classe sont parvenus assez vite au résultat suivant :
Il faut :

-  Un titre avec « pièce en un acte ».
-  La liste des personnages et leur description.
-  Les noms des personnages qui parlent
-  Les répliques
-  Des didascalies pour dire comment il faut jouer.

Premières difficultés

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Le travail est donc divisé en trois moments distincts. Le premier, collectif, constitue en l’écriture des personnages et de la didascalie liminaire. Les élèves découvrent que « c’est pas très difficile » puisque les premières phrases du texte de Friot sont quasiment transposables en l’état. Il suffit seulement de remplacer le mot « quelqu’un » par le mot « ogre ». Il est à remarquer que le suspens de la nouvelle, certes déjà un peu éventé par le titre, disparaît alors. Seule la représentation, pour peu que le personnage de l’ogre soit à peine visible, pourra rendre compte de l’effet de surprise.
Mais les difficultés apparaissent vraiment lors de l’écriture des didascalies concernant les actions des trois premiers personnages. Certains élèves, sans doute peu au clair sur le sens du texte, veulent faire surgir sur scène qui une playstation, qui une poubelle, qui un autre personnage déguisé en dragon. La négociation dans la classe est âpre mais la décision sera prise après cette phrase définitive d’une élève de CM2 : « Ils disent qu’ils sont mais ils sont pas. Ils jouent à la sorcière et au dragon ! » D’où la didascalie suivante :

SAMI : Moi, j’aimerais être un dragon. ( Il se met à quatre pattes et fait des grimaces) Aaaargh ! je serais énorme et terrrrrible et j’avalerais les autobus et les crocodiles ! ( Il fait semblant d’avaler des tas de choses)

Le problème de « la dévoration ».


La dernière partie du texte est donnée en groupe. Et bien sûr certains élèves tombent dans le piège du récit de Bernard Friot : très naturellement l’ogre dévore ses camarades ! Plusieurs attitudes sont repérables chez les élèves :
- Certains ignorent le problème et écrivent : En soupirant, il les avale tous les trois.
- D’autres, sentant la difficulté, imaginent un trucage cinématographique sophistiqué qui frise le film d’horreur. (On fait un trou dans la scène où il y a des morceaux de jambes et des têtes pleines de sang . On croira que l’ogre les mange.)
- D’autres enfin affirment : « On ne peut pas le montrer, c’est pas possible. Il faut changer la fin du texte. »
Ces trois attitudes sont bien sûr à prendre en compte. Il est en effet intéressant que les élèves confrontent les infinis possibles narratifs d’une nouvelle (On peut tout dire dans une histoire qu’on lit) et les limites que la réalité de la représentation théâtrale impose,en essayant de répondre à la question suivante : Pourquoi peut-on écrire dans une histoire « En soupirant, il les avale tous les trois » alors qu’ il est quasiment impossible de le voir sur scène ?

Aller plus loin.


Pourtant s’avouer vaincu par une mise en scène impossible est décevant. La suite de travail va consister à apprendre à « ruser » avec le jeu théâtral. Certes, dire qu’une mise en scène de la dévoration est impossible serait aller vite en besogne, le théâtre Grand Guignol, en son temps, en avait fait son fond de commerce en proposant au public des effets spéciaux qui utilisaient des restes de boucherie et dont l’énucléation fictive était un des jeux préférés.
Pour relancer le travail, il est alors possible de donner la consigne suivante :
« Puisque il est impossible de montrer l’horreur ( ce ne serait plus drôle) comment faire pour faire croire au public que l’ogre dévore les enfants ? Comment pouvons-nous tromper le spectateur ? »
Lors de débats collectifs plusieurs solutions sont données, en voici quelques unes.
- On fait le noir et on entend des cris et des bruits.
- L’ogre dit je vais vous manger, ils sortent tous et l’ogre revient avec un plus gros ventre.
- L’ogre poursuit les enfants. On voit des vêtements qui volent depuis dehors. On entend des cris. Puis l’ogre revient.
- Un personnage ( un narrateur) vient et dit : l’ogre est en train de manger les enfants. Après l’ogre revient. Etc

Cette petite démarche, si elle vise à montrer aux élèves que le spectacle vivant est infiniment plus contraint que l’écriture narrative, cherche aussi à montrer que le jeu scénique est porteur de sens , qu’il est essentiel au théâtre et qu’il appartient au domaine de l’invention et de la créativité .