Réfléchir sur le totalitarisme à travers des fictions

Construire un réseau autour de sociétés non-utopiques
Le vendredi 21 mars 2003.

L’enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions… Cet adage m’est revenu en mémoire lors de certaines lectures appartenant plutôt aux genres fantastique, fantasy, science-fiction… Ces récits, en effet mettent en scène des sociétés dont les dirigeants prétendent vouloir le bonheur de la population et agir pour leur bien… La réalité est tout autre du point de vue des gouvernés qui souffrent et vivent sous la contrainte ! Quelles que soient les intentions de départ, la distinction puissants/misérables, dominants/dominés se reconstitue : tous et chacun devront lutter pour reconquérir droit de parole, liberté et dignité.
J’ai donc exploré quelque peu le « totalitarisme » en fiction, laissant de côté -pour l’instant- les fictions historiques et réalistes (je pense à des récits comme La protestation de G. Jimenès [1] ou Lettres à une disparue de V. Massenot [2], par exemple, qui traitent des dictatures d’Amérique latine) et me suis centrée sur la description de cités qui se voulaient au départ idéales, voire utopiques [3] mais qui rapidement sombrent dans l’endoctrinement, les interdits, le fanatisme…. Quel que soit le degré du « totalitarisme » mis en scène, le lecteur retrouve toute la palette des attitudes et sentiments humains : soumission, passivité, lâcheté, ignorance, ambivalence, solidarité, esprit de sacrifice, action, révolte …
Selon les récits, le propos sera plus poétique, plus merveilleux, plus philosophique ou plus politique, mais la dénonciation toujours sous-jacente. Chaque auteur construit un monde qui fonctionne selon des règles propres, évidentes jusqu’au jour où un trublion s’avise de les remettre en cause, avec souvent une grande inventivité verbale (langage, noms) toujours signifiante. Orwell et Huxley ne sont pas loin…

Menteurs ! de F. David. Pleine Lune . Nathan. 2001.
A une époque où le vingtième siècle est appelé « le pré-siècle », Noémie vit dans la S.E, Société Exemplaire, dans laquelle la vérité est érigée en valeur absolue… Mais quelle vérité ? Celle qu’on impose à travers des cours d’histoire qui expliquent, par exemple, que les étoiles jaunes sur les vêtements signifient qu’on appartient à une famille méritante d’au moins cinq enfants bénéficiant du train gratuit ! ! ! Noémie, issue d’une famille qui essaie de garder son libre arbitre, commence naturellement à poser des questions sur la non-mixité des cours ou le passé… Mal lui en prend, de questions en prises de positions et en révolte, elle et sa famille sont mises à l’index, traquées, dépossédées de leurs biens, emprisonnées et jetées à la rue …La fin propose une lueur d’espoir car ses amies se révoltent à leur tour en prenant les dirigeants à leur propre piège du trucage de la vérité.
Un livre qui dénonce les négationistes et au-delà, brosse le portrait d’une société qui rejette son passé et ses erreurs.

Cité de vérité de J. Morrow. La bibliothèque Gallimard.1998. Dans une ville qui s’appelle « Véritas », aucun citoyen ne peut « mentir » bien évidemment… Les dirigeants y veillent en employant des « Déconstructeurs », personnes chargées de « critiquer » (détruire) la fiction sous toutes ses formes : romans, poèmes, tableaux, films, etc. Mais surtout en soumettant chaque enfant dès l’âge de dix à un traitement de choc digne des pires tortures, appelé le « brûlage ». Les décharges électriques reçues créent un tel conditionnement que plus personne, non seulement n’a envie de « mentir », mais ressent des douleurs intolérables dès qu’il lit de la poésie par exemple…
Pour Jack Sperry, déconstructeur de son état, tout bascule le jour où il apprend que son fils Toby est atteint d’une maladie incurable. Il vient par ailleurs de rencontrer par hasard Martina Coventry, qu’il soupçonne, à juste titre, d’être une « dissimulatrice ». Il vient aussi d’assister à la cérémonie de « brûlage » de sa nièce Connie… Malgré la souffrance, sa sensibilité refait surface et le refus du sort réservé à son fils le pousse à se rapprocher des « fous » et des « terroristes » qui vivent en marge de la cité, résistent à l’oppression. Jack va rejoindre Satirev , cité clandestine, double inversé de Véritas et subir un déconditionnement, cérémonie de rébellion, inverse de celle qui l’avait privé, enfant, de toute sa fantaisie, de tout son imaginaire et de toute son irrationalité.
Passant d’un extrême à l’autre, Jack n’empêchera pas la mort de son enfant et fera l’expérience que Satirev n’est pas non plus une cité utopique. A travers cette épreuve, il redécouvre sa femme (ils auront une fille) et trouve le courage de s’enfuir sur un bateau avec Boris, un vieux marginal devenu leur ami. Tous quatre, dans des conditions précaires certes, mais vraies, tentent de vivre simplement, en toute humanité.
Un roman de science-fiction captivant qui pose des questions essentielles (rappelant de nombreuses autres lectures), destiné aux plus âgés. Une logique poussée jusqu’au bout avec des moments éprouvants mais aussi beaucoup d’humour et d’ironie dans le langage ou les situations.

L’enfant interdit de M. Peterson Haddix. Cascade. Rageot Editeur. 2001.
Luke n’est jamais sorti de chez lui : à douze ans, il ne connaît du monde que ses parents, ses deux frères et quelques arbres qui entourent la ferme familiale. Il ne quitte presque jamais le grenier où on le confine : Luke est un enfant de l’ombre, le troisième enfant que la loi 3903 sur la population interdit d’avoir ! Sa vie se complique lorsque l’on construit près de chez eux un lotissement pour les Barons, les privilégiés de cette société qui prétend agir pour le bien du peuple, car il faudra encore davantage se cacher… Cependant, Luke, bravant les interdits, rencontre Jen, une fille dans la même situation que lui mais révoltée, bien décidée à sortir de sa condition en profitant des moyens de ses parents, très à l’aise, puisque son père travaille au quartier général de la police de la population ! Elle essaie d’entraîner Luke dans la manifestation qu’elle organise pour faire connaître tous les enfants de l’ombre : elle y laissera sa vie… Bouleversé, Luke comprend qu’il est en danger et qu’il doit refuser sa condition en mémoire de son amie. Il accepte donc l’aide du père de Jen qui lui procure une fausse carte d’identité et part vers une nouvelle vie.
Roman émouvant qui pose le problème de la régulation des naissances de façon extrême, montre bien toutes les dérives d’un pouvoir destiné au départ à sauver les populations de la misère. Le lecteur s’interrogera sur ce qui pousse les gens à braver les interdits, obligeant ainsi des enfants à se cacher : primauté de la vie, égoïsme ? et sur l’ambivalence, la complexité des sentiments familiaux.

Petite Lune de J. Busuttil. Syros Jeunesse. 2002.
Le livre précédent renvoie bien sûr à des réalités de notre siècle, sans doute à ce qui se passe en Chine où depuis 1979, la loi impose un enfant par famille, même si depuis 1986, une autre loi autorise les paysans à avoir un deuxième enfant si le premier est une fille ! On connaît les conséquences de ces interdictions : avortements, abandons, infanticides, disproportion filles/garçons et règne des « petits empereurs ».
C’est cette réalité que décrit l’auteur à travers l’histoire de Xiamei, une collégienne dont la mère attend un deuxième enfant… Déjà montrée du doigt pour l’occasion, la famille sombre dans l’infamie lorsqu’il s’avère que l’enfant est une fille ! Chacun s’enferme dans sa douleur : le père rejette l’enfant, la mère part chez ses parents, la jeune fille craint le pire pour le bébé… La moins mauvaise solution sera trouvée : faire adopter Xiaoyue, « Petite Lune » par un couple d’Allemands qui habite Berlin en espérant garder quelque lien...
Bien qu’imaginée, cette histoire, évoque de façon édulcorée grâce à son dénouement relativement heureux, une réalité extrêmement préoccupante.

Les prisonniers d’Icibas de J. Teisson. Syros Jeunesse. 2000.
Encore des enfants qui n’ont rien connu d’autre qu’un monde dominé, où règnent misère et soumission. Ce monde souterrain, pas toujours solidaire, loin de là, se nomme Icibas, sorte d’envers du décor d’une cité qui se voudrait « écologique » ! Niels, comme toute la population, s’occupe de recycler les déchets qui leur sont envoyés « d’En haut »… Cachant le secret de ses origines, peu disposé à accepter cet esclavage, il franchit le pas de la révolte lorsqu’il rencontre Rached, un professeur chassé d’Enhaut qui va apprendre aux enfants tout ce qu’il sait. Cela va leur permettre de refuser les ordres du Superviseur, de ne plus croire en la créature parfaite qui distribue les pilules d’un bonheur factice et de trouver le courage de remonter à la lumière, même s’ils ne savent pas de quoi demain sera fait.
Très beau roman sur une société coupée en deux, où l’on trompe les nantis comme les esclaves. Mais de chaque côté, des clivages se recréent : on cède ou on résiste. Le salut viendra des enfants aidés d’adultes qui restent libres dans leur tête.

Version 5.12 de R. Ziegler . Médium. Ecole des loisirs. 2002.
C’est un livre qui pourrait également figurer dans le réseau « Ordinateur » (4) dans la mesure où la cité décrite « Wohnwiesen » (« ville parfaite pour des êtres parfaits ») est entièrement automatisée, robotisée et gérée par informatique.
Le totalitarisme est exercé ici par les machines : c’est ce que découvre progressivement Tubor Both quand il s’y installe puis travaille au CeSta (centre de statistiques). Les hommes sont entièrement manipulés par un programme, baptisé Music, de plus en plus puissant et autonome. Sous l’implusion de Chris, espionne à la retraite devenue la meilleure des hacker, Tubor tente de détruire le système, n’y parvient que très partiellement et devient dès lors un hors la loi…. La fin, ouverte, n’est guère optimiste.
Intrigue dense et complexe, à réserver aux passionnés du sujet et/ou aux meilleurs lecteurs. Le récit est un immense retour en arrière, composé d’entretiens qui durent huit jours, entre Tubor, incarcéré et mis au secret après avoir été retrouvé au fin fond de l’Irlande de nombreuses années après les faits et François, un enquêteur de la cour européenne chargé d’établir si la détention s’accomplit dans les règles… En outre, ce dernier n’intervenant que dans les toutes dernières pages, fait quasiment de ce récit un long monologue.

Virus L.I.V3 ou la mort des livres de C. Grenier. Poche Senior. Hachette Jeunesse.1998.
J’ai déjà eu l’occasion de présenter cette belle histoire [4] que l’on peut envisager comme l’affrontement de deux conceptions de sociétés tout aussi totalitaires l’une que l’autre : les Lettrés ayant interdit les ordinateurs au profit des livres, les Zappeurs résistent et cherchent tous les moyens de restaurer la suprématie de l’image, jusqu’à devenir des "hommes-écrans" et à inventer, par inadvertance certes, un virus qui détruit les livres au fur et à mesure de la lecture. La solution viendra de l’abandon du fanatisme et du respect mutuel.

L’île des rêves interdits de M. Hughes. Bayard Jeunesse. 2000.
L’imagination humaine n’a pas de bornes quand il s’agit d’interdire ! Sur l’île d’Ariban, monde clos et replié sur lui-même, rêver est interdit dès le plus jeune âge ! Imaginer, lire, raconter des histoires est inconcevable ; les Anciens s’entendent à faire respecter la loi : autrefois, la mort d’un adolescent, Alan, a déjà été votée et sa mère, Aileen, reléguée dans un coin de l’île. Contrairement à sa petite sœur Etta dont les cauchemars hantent les nuits, Colin a complètement intégré cette règle mais s’inquiète pour elle. Tout bascule le jour où il recueille Jennifer, échouée sur la plage. Elle est conteuse et se lie d’amitié avec Etta qu’elle rassure, encourage et charme par ses histoires. La présence de cette « étrangère » gêne et met en péril toutes les stratégies mises en œuvre pour contrôler les esprits. La jalousie et la haine ne tardent pas à faire des ravages : la mort de Jennifer est votée ainsi que le bannissement d’Etta. Colin qui croyait avoir fait le bon choix en trahissant son amie, se ressaisit enfin et organise sa fuite avec les trois femmes…
Beau récit symbolique sur les méfaits de l’obscurantisme et du refus de l’ouverture à autrui.

Les buveurs de rêves de M. Honaker. Castor Poche. Flammarion. 2000.
La planète Archivis a la défaite cruelle ; ses rêves de conquête interplanétaire ont été brisés par la Coalition qui l’a vaincue en imposant ses conditions : ne plus quitter la planète, ne pas reconstruire certains secteurs, sans compter que l’ennemi ayant largué des bombes neurochimiques, la population n’arrive plus à rêver correctement : il faut utiliser les Machines à Rêver. Pour couronner le tout, les Noctambules ont fait leur apparition, sortes de vampires, qui, la nuit, aspirent les pensées des gens puis abandonnent leurs cadavres desséchés… Au détour des phrases, le lecteur repère les différents signes d’un régime « musclé », destiné à protéger et à sauver les gens bien sûr ! : couvre-feu, Détectives-Vérificateurs armés ayant pouvoir de vie ou de mort sur les récalcitrants, notamment les « asociaux », parqués dans le Secteur Détruit, contrôles et interrogatoires, livres interdits, propagande massive, Administration toute-puissante…
Carson Ladyko, qui jusqu’alors avait accompli sans état d’âme son travail de D.V, commence à s’interroger lorsque son épouse meurt, victime d’un Noctambule. Martha n’était autre que la fille du Conseiller d’Etat Lorin Banney, le plus haut personnage de l’Administration. Peu à peu, Carson découvre à quel point on manipule les gens depuis dix ans… La vie sur Archivis pourrait être heureuse, mais son beau-père, assoiffé de pouvoir et de puissance, caresse d’ambitieux projets de reconquête. Il est prêt à tout pour cela, en maintenant la population dans une dépendance totale (Machines à Rêver) et en la livrant en pâture aux monstrueuses créatures qui doivent servir ses sinistres desseins.

Suspense garanti, un personnage attachant dont on perçoit l’ambivalence (il a servi sa planète en combattant dans l’armée interstellaire) et le cheminement, prêt à sacrifier sa vie pour comprendre puis combattre le mégalomane qui les dirige. Réflexions intéressantes sur le pouvoir, ses dérives, ses perversités.

Le passeur de L. Lowry. Médium. Ecole de Loisirs. 1994.
Récit le plus ancien de la sélection qui illustre les conséquences perverses d’une société qui prétend imposer la perfection. Jonas vit dans une communauté où tout est strictement réglementé et contrôlé. Moyennant quoi plus personne ne souffre, car tous les sentiments ont été bannis. Les mots « aimer », « désirer », « émotion » n’ont plus aucun sens … Chacun joue son rôle sans état d’âme, ainsi son père qui s’occupe des nouveaux-nés en « élargissant » parfois (comprenez « tuant ») ceux qui sont considérés comme superflus ou anormaux, comme le découvrira Jonas ! Le jour de ses douze ans, l’adolescent va enfin connaître, comme tous les camarades de son âge, le rôle qui lui a été attribué : le Comité des sages le nomme « dépositaire de la Mémoire », sachant qu’un seul membre de la communauté bénéficie de cet honneur ! Le roman bascule alors avec le début de la formation de Jonas à son rôle de passeur. : il découvre toutes les réponses aux questions qu’il se posait grâce aux souvenirs, heureux mais également horribles, que lui transmet son prédécesseur, un homme bon et terriblement seul. Jonas connaît alors tous les sentiments qu’on a soigneusement évacués de la vie de chacun et prend conscience de la manipulation dont toute sa communauté est victime… Il refuse le rôle qui lui est dévolu et s’enfuit avec un bébé promis à une mort certaine, laissant derrière lui la promesse d’un indescriptible chaos car la souffrance reviendra brutalement sur toute la communauté…
Fable terrible sur ce qui constitue l’essence même de la vie.

L’élue de L. Lowry. Gallimard Jeunesse. 2001.
Même auteur pour une histoire qui n’est pas sans rappeler la précédente…. Kira vient de perdre sa mère… Seule au monde, elle est menacée d’exclusion par certaines femmes de sa communauté, car on la jalouse et de surcroît elle boîte. Elle vit en effet dans une société archaïque et violente qui rejette toute bouche considérée comme inutile. Pourtant Kira a appris de sa mère les secrets du tissage et de la broderie… Accusée et traduite devant le Conseil des Seigneurs, elle est alors choisie pour réparer et achever la « Robe du Chanteur », que ce dernier revêt une fois l’an pour rappeler toute l’histoire du peuple. La vie de Kira au château des Seigneurs s’améliore mais elle découvre peu à peu de quelle exploitation scandaleuse les artistes (sculpteur, chanteurs, …) sont les victimes, souvent arrachées à leur famille !. La disparition de la vieille Annabella qui l’avait initiée aux teintures de fils renforce sa détermination à résister et à changer les choses. Son ami Matt lui ramène un jour un homme aveugle qui possède le fil bleu, symbole de liberté et de tolérance, le seul qu’elle n’a pas. Il s’agit en fait de son père, laissé pour mort autrefois et qui a trouvé refuge dans un village où l’on vit sereinement. Kira choisit cependant de rester avec les autres enfants artistes devenus ses amis, avec l’espoir de changer les valeurs autour d’elle.
Belle histoire forte, mettant en scène un univers bien particulier.

Trilogie : « Le vent de feu ». Les secrets d’Aramanth , Les esclaves de la Seigneurie , Le chant des flammes de W. Nicholson. Folio Junior. Gallimard. 2000 et 2003. Gallimard jeunesse.2002.

Autant finir en beauté avec cette magnifique histoire au souffle épique, difficilement réductible à un genre précis, qui entraîne le lecteur dans un univers poétique, magique mais également cruel et satirique, dépaysant mais si proche des travers contemporains qu’il dénonce.
Ce sont les deux premiers tomes qui traitent de sociétés hiérarchisées et/ou dictatoriales. La vie d’Aramanth est jalonnée d’examens qu’il faut réussir à tout prix si l’on veut garder sa place ou être promu, sinon c’est la relégation dans les quartiers déconsidérés, repérables à leur couleur que l’on porte même sur soi ! Comment en est-on arrivé là ? La légende raconte que la paix et l’harmonie ont disparu en même temps que la voix du « Chanteur de Vent » cédée au Morah (sorte d’entité vouée au mal) pour qu’il arrête ses soldats, les Zars… La famille de Kestrel n’adhère que très modérément à ce diktat de la réussite et la jeune fille finit par se rebeller entraînant ainsi la destitution de sa famille. Elle s’enfuit, rejointe par son jumeau Bowman, avec lequel elle communique mentalement et Mumpo, enfant rejeté de tous qui lui voue une dévotion sans bornes.
On suit alors tour à tour la lutte de la famille Hath pour résister à l’oppression des Examinateurs et la quête des trois jeunes gens. Leurs pérégrinations les amènent à rencontrer sous terre ou autour de leur cité toutes sortes de gens qui les aident, qu’ils aident ou qui les pourchassent, jusqu’au moment où ils atteignent enfin le château du Morah pour y récupérer la voix du chanteur, mais les Zars se mettent en route vers Aramanth. Les adolescents arriveront in extremis à restituer sa voix au chanteur, permettant ainsi à la cité de retrouver tout l’amour disparu depuis des lustres : les hiérarchies s’effondrent et l’Examinateur en chef reconnaît en Mumpo le fils qu’il avait renié et délaissé…
Aramanth vient à peine de retrouver bonheur et sérénité qu’un nouveau danger la menace : attaquée par les hommes de la Seigneurie, la ville est quasiment détruite et les Manth réduits en esclavage. Ils sont emmenés dans une cité magnifique dirigée par un Maître mélomane, aux pouvoirs magiques, qui contrôle tous les habitants : chacun occupe une position en fonction de ses compétences mais même les « nobles » sont esclaves ! Les tentatives de révoltes avortent vite (vingt « otages » exécutés à chaque fois) et certains s’accommodent de cette nouvelle vie. Pas la famille Hath bien sûr : la mère continue de prophétiser et d’entrevoir une terre promise, Bowman, devenu berger se découvre des pouvoirs jusqu’alors inconnus qu’il apprend à maîtriser.
Kestrel suit par ailleurs son propre chemin. S’étant cachée, elle reste à proximité des siens puis se lie d’amitié avec la fille du Johanna de Gang dont le cortège se rend chez la Seigneurie car la princesse doit en épouser l’héritier… Les jumeaux, toujours unis par télépathie, finissent par se retrouver pour combattre le tyran et libérer leur peuple qui va pouvoir chercher le « pays des origines ».
Deuxième tome passionnant : les héros ont grandi, leurs pouvoirs s’accroissent et même s’ils ne comprennent pas tout, ils savent qu’une tâche les attend. L’humour se manifeste malgré la gravité des événements, de nouveaux personnages complexes et attachants apparaissent.
Le dernier volume raconte de façon aussi époustouflante l’odyssée de ceux qui, parmi les Manths, ont accepté le long et difficile voyage vers le pays où chacun trouvera le bonheur. Guidés par la sagesse d’Hanno et les visions d’Ira qui s’affaiblit au fur et à mesure qu’ils approchent du but, ils connaissent le froid, la faim, le doute, les attaques humaines ou surnaturelles… Kestrel et surtout Bowman sont de plus en plus conscients de l’importance de leur rôle et s’y préparent… Ils retrouvent Albard, le Maître de la Seigneurie, qu’ils croyaient mort, chargé de former un chanteur car le peuple du chant va bientôt devoir combattre le Morah grâce au vent de feu… Le destin de chacun va s’accomplir, pas forcément tel qu’il l’avait imaginé. L’amour triomphe, de façon différente pour chaque personnage. La paix et l’harmonie sont enfin revenus.

Elizabeth Vlieghe. IUFM Nord-Pas de Calais. Réécriture pour Passages d’un article paru dans la revue Recherches, numéro 38. Premier semestre 2003.

[1] Pocket Junior. 2001. Syros Jeunesse. 1993.

[2] Poche Jeunesse. Hachette. 1998.

[3] Pensons à la thématique de « Lille 2004 » capitale de la culture, qui concerne justement la cité idéale, la cité utopique

[4] Voir le numéro 28/29 de Recherches, 1998.