Chacun un livre différent
Cette activité de
lecture intégrale a concerné deux classes de quatrième (15 élèves) de deux établissements très constrastés. Mon objectif était de faire lire un
livre différent de Gudule par élève afin que chacun choisisse en fonction de ses goûts et de ses capacités mais également d’initier une comparaison débouchant sur les caractéristiques de son "style".
Le lecteur pourra se reporter à la
liste des livres publiés par Gudule, dont un certain nombre sont résumés... ainsi qu’à une
fiche de travail que l’on peut fournir aux élèves telle quelle ou en l’aménageant.
Mettre en appétit de lecture...
Afin d’aider les élèves à choisir, je leur ai fourni une
liste de titres en leur donnant la consigne suivante :
"Lire les titres suivants, en choisir un et rédiger un résumé qui pourrait y correspondre puis une quatrième de couverture.
Aide : on peut s’interroger sur le genre suggéré par ce titre et s’appuyer sur tous les éléments évoqués : lieux, personnages, etc.".
Il me semblait difficile de rédiger une quatrième de couverture sans avoir une idée d’histoire complète mais de ce fait l’activité a pris du temps et a posteriori, je pense qu’on peut demander l’un ou l’autre, sachant que l’optique n’est pas la même et que la rédaction d’un texte-amorce sera peut-être plus facile pour certains... On peut aussi laisser le choix.
Puis on procède à la mise en commun des textes, à la justification des choix, aux comparaisons des trouvailles sur un même titre...
Ensuite je propose le désormais "classique" exercice d’appariement à savoir relier les quatrièmes de couvertures des livres sélectionnés et le titre qui correspond. Les élèves justifient leurs choix, comparent avec les textes produits dans la classe, on s’interroge sur le genre : est-il perceptible ?
Dans la 4e d’aide et de soutien, j’ai donné d’emblée les quatrièmes de couverture (que certains élèves n’identifient d’ailleurs pas toujours comme telles) en demandant d’imaginer un titre pour chacune d’elle. Après mise en commun et confrontation, la liste des titres de Gudule a été fournie et j’ai procédé comme décrit ci-dessus.
Choisir un livre !
Les livres sont enfin proposés et circulent dans le groupe : on rectifie d’éventuelles erreurs, on feuillette, on lit des extraits.
A ce stade et dans ce genre d’activités, il n’est jamais arrivé qu’aucun élève ne demande pas à emprunter un livre... L’annonce qu’il va falloir en choisir un et le lire se trouve donc facilitée ! En revanche, il est intéressant de constater que ce n’est pas forcément celui dont on avait précédemment choisi le titre qui est retenu... En effet, les élèves ont à présent une idée moins vague de l’histoire et connaissent sa longueur !
S’ensuit une phase de négociation entre eux et avec l’enseignant : il s’agit toujours d’une étape délicate durant laquelle il faut concilier goûts et capacités, trancher le cas échéant...
Proposer des formes de restitutions
Dernière étape avant la lecture : la forme de restitution demandée. J’annonce que chacun rend compte de sa lecture comme il veut sauf par le biais d’un résumé... [
1] Stupeur : mais qu’est-ce qu’on peut faire ? Je donne un ou deux exemples : interroger un personnage ou préparer une saynète...
La mobilisation d’idées évoque alors d’autres possibilités de transcodages tels que collages d’extraits du style "bande annonce" sur papier ou sur cassette audio/vidéo ; bande dessinée, affiche, maquette, mini-livre, schéma, dessins, article de presse, poème, abécédaire, etc. J’ajoute que cette contrainte est destinée à les rendre imaginatifs, qu’il s’agit de témoigner d’une lecture, d’une interprétation et non de fournir un compte-rendu exhaustif et "fidèle".
Ces activités qui précèdent le choix et la lecture du livre peuvent bien entendu être modulées et de durée variable (environ de deux à quatre heures). Il faut ensuite laisser aux élèves le temps de lire et de "fabriquer"...
Les restitutions imaginées par les élèves
Les restitutions imaginées par les élèves de la première classe évoquée reflétent à la fois leur degré d’investissement et leurs capacités, les deux étant en partie liés.
- Certains, deux ou trois, ne peuvent ou ne veulent pas produire autre chose qu’un résumé, souvent inachevé ou comportant des contresens manifestes (
La forêt des hurlements, La vie à reculons, Destination cauchemar )
Les autres productions témoignent de réussites diverses :
- mise bout à bout d’extraits manuscrits ou sur traitement de textes (
La bibliothécaire, Bye bye maman )
- dessins ou photocopies d’illustrations agrandies, accompagnés de légendes (
Le manège de l’oubli )
- affiche comportant un dessin avec une légende (idem)
- Dessins sous forme de vignettes, légendées (
Frères de sang )
- affiche comportant un schéma des personnages et de leurs relations plus un découpage de l’histoire en "actes" (
L’envers du décor )
- interview des personnages accompagnées de photos prises par l’élève, destinées à illustrer des scènes de l’histoire (
L’autre )
- un élève a fabriqué un mini-castelet et ramené deux marionnettes pour jouer une saynète devant le groupe
(Au secours, je suis invisible )
- lettre du personnage principal à sa mère (absente de l’histoire car il ne vit pas avec elle) pour lui raconter sa vie et notamment la maladie de son père (
Aimer par cœur )
- diapositives prises par l’élève, accompagnées d’un commentaire, pour illustrer les moments forts de l’histoire (
L’envers du décor : 2ème élève)
- livret contenant des collages (issus de magazines), des dessins manuscrits ou sur ordinateur, représentant les lieux et les héros du roman accompagnés de commentaires ou de bulles faisant parler les personnages. Les noms du lieu principal et des héros sont assortis d’un extrait significatif (
Ne vous disputez jamais avec un spectre )
- grille de mots croisés constituée de mots-clé de l’histoire, plusieurs de ces mots étant par ailleurs accompagnés d’un extrait significatif. Chaque nom de personnage est également assorti d’un passage caractéristique (
La vie à reculons : 2ème élève).
Quelle utilisation en classe ?
Le professeur peut alors "ramasser" (prévoir une caisse...) et "corriger". Il me paraît quant à moi important d’organiser la diffusion et la communication de ces "créations" au sein du groupe.
Selon ce que les élèves avaient imaginé, les productions ont été regardées-lues, jouées-écoutées, projetées-écoutées, voire exécutées, puisque j’ai photocopié la grille de mots croisés et les définitions pour que tous, y compris moi, puissent essayer de la remplir.
Ce furent des séances jubilatoires au cours desquelles chacun était curieux de découvrir ce que les autres avaient inventé, qui ont donné envie de lire certains livres, empruntés par la suite. Ceux qui avaient lu le même livre ont comparé leur interprétation du texte, ce qui a permis à l’un d’entre eux de se rendre compte qu’il n’avait pas perçu un retour en arrière.
Quand il y a eu tentation de "résumer" l’histoire, mis à part quelques cas évoqués, les élèves ont néanmoins mis en oeuvre d’autres modalités de restitution. Chaque élève a obtenu une note, au moins la moyenne, certains un 20 amplement justifié !
Quelle évaluation de ce travail ?
Interrogés sur l’intérêt ou non de cette démarche, les élèves ont répondu qu’ils m’avaient d’abord maudite parce qu’ils avaient dû "se creuser la cervelle" pour trouver des idées et parce que cela "demandait du travail" mais que finalement ils ne regrettaient rien car c’était "motivant, amusant" et qu’ils avaient "appris des choses". Certaines idées de restitution n’avaient pas été évoquées en classe : les élèves les ont gardées pour eux ou elles sont venues plus tard...
Il me semble par ailleurs évident que les bons élèves sont allés bien au-delà de ce qu’ils auraient produit à travers un simple résumé : le leur aurait été exact et correctement rédigé, bien sûr, mais aurait sans doute induit une manière de lire différente, plus classique, plus linéaire sans entraîner la forme de créativité ni la transposition mises en oeuvre cette fois-là. La différenciation, c’est peut-être aussi donner cette possibilité de se "dépasser", sachant que ce n’est pas la règle pour tous et qu’il ne s’agit pas d’exiger cela de chacun.
Et avec des élèves en difficulté ?
Les exemples précédents viennent d’une classe d’un bon niveau et assez coopérative. La grille des mots croisés ayant été donnée et effectuée par les élèves en difficulté d’une quatrième d’aide et de soutien peu acquise à la lecture, même de livres pour la jeunesse, une élève a eu l’idée de fabriquer un "Mots mêlés" (carré au sein duquel il faut retrouver des mots donnés en marge : lectures verticale, horizontale, en diagonale, à l’endroit ou à l’envers). Ces mots sont, en principe, extraits du livre et peuvent concerner différents aspects de l’intrigue. Cette idée a été reprise, avec plus ou moins de succès, par de nombreux élèves qui se sont pris au jeu. Chaque grille a été photocopiée pour chaque élève et réalisée en classe.
Sinon, d’autres élèves ont imaginé de présenter le nom des héros du livre lu sous forme de lettres ou de syllabes mélangées que les autres devaient remettre en ordre.
Un autre a fait une planche de bande dessinée portant sur un aspect essentiel du livre (séparation des parents dans
Bye bye maman ) mais en inversant les rôles : il fait partir le père alors que c’est la mère qui décide de "reprendre sa liberté".
L’un d’eux a confectionné d’autres première et quatrième de couverture mais en restant très proche de celles du livre lu. Il a tenté également un abécédaire mais, s’il a bien retenu des mots extraits du livre, il en a donné une définition de dictionnaire plutôt que de développer leur importance dans l’intrigue ou même d’y faire correspondre un extrait.
Une dernière enfin a imaginé un questionnaire à choix multiples portant sur l’intrigue et les personnages (sans se rendre compte que ce serait difficile pour ses camarades d’y répondre, puisqu’ils ne connaissaient pas l’histoire et qu’il aurait fallu par exemple proposer deux choix fantaisistes ou invraisemblables sur trois pour trouver ...).
Ces tentatives, parfois très maladroites, témoignent cependant d’appropriations à des degrés divers et souvent d’une "entrée en lecture" de la part d’élèves qui la rejettent massivement.
Des prolongements et des synthèses possibles...
On pourrait en rester là car il me semble qu’à travers ces activités, l’objectif fixé à la lecture cursive est atteint.
J’ai souhaité pour ma part aller plus loin et profiter de l’intérêt suscité pour organiser une séance de
synthèse concernant "l’oeuvre" de l’auteure (réalisée seulement à l’oral avec la quatrième d’aide et de soutien), puisqu’un
réseau de ses livres avait circulé au sein de la classe. L’objectif étant annoncé -voir si cet écrivain propose toujours des histoires du même genre ou non, avec des personnages récurrents, des narrateurs identiques ou pas, etc.-, nous réalisons un tableau à double entrée concernant les livres lus et un certain nombre de critères que les élèves trouvent eux-mêmes :
- narrateur à la première ou troisième personne, identité (on trouve les deux types)
- héros : enfant ou pas, fille ou garçon, âge, nom (toujours des enfants ou des ados, les deux sexes également représentés)
- présence des adultes ou non (toujours présents ou au moins évoqués en arrière-plan)
- personnages récurrents (trois livres de la série "L’instit" donc retour de ce personnage, mais aussi de Mickette dans plusieurs récits)
- genre de l’histoire (fantastique ou réaliste)
thème principal (variation autour d’enfants/adolescents confrontés à un problème, à une difficulté)
- "message" ou "moralité" (respect de la différence, tolérance, refus de l’exploitation ou de la cupidité)
- lieux, époque (époque actuelle, ville ou campagne)
- présence d’animaux ou non (souvent présents, jouant parfois un rôle essentiel)
Ceux qui ont lu le livre répondent et l’on peut ainsi faire apparaître les constantes et les variations d’un "style"... On peut alors élaborer un répertoire de mots-clé concernant l’auteure et regrouper les titres selon les critères.
Comme pour le travail précédent, les élèves ont pris de l’intérêt à l’activité malgré la charge de travail, sachant que des modulations et des allégements sont toujours possibles. Les productions peuvent également être publiées dans une plaquette sur le thème ou qui regroupe des productions plus diverses, dans un journal scolaire, à moins qu’elles ne soient mises en valeur au CDI, ce qui est souvent motivant.
Un bilan personnel positif
Pour conclure, je reconnais que la légèreté des effectifs (15) et la bonne volonté relative des élèves ont contribué à la réussite de ces activités, du moins en ce qui concerne la première classe de quatrième. Néanmoins, je tiens à signaler que ces élèves n’étaient pas de grands lecteurs loin de là (sportifs de haut niveau peu disponibles en raison des compétitions et attirés par... le sport avant tout !). Le fait qu’il s’agisse de
littérature pour la jeunesse a largement permis de rendre attrayant le travail demandé, sachant que j’estime, ce faisant, poser des jalons, favoriser des apprentissages, pour la suite de leur scolarité dans le second cyle et que le transfert de ce qui aura été appris pourra s’effectuer sur d’autres supports...
De ce fait, on peut penser que j’ai dépassé à chaque fois les objectifs assignés à la lecture cursive et presque atteint ceux assignés à la lecture intégrale... Peut-être... Quoi qu’il en soit lecture cursive en réseau ou lecture intégrale en réseau, j’ai profité à chaque fois d’une dynamique créée dans la classe et, devant l’ampleur et le sérieux du travail fourni, décidé de rebondir dessus pour aller plus loin en approfondissant les apprentissages par le biais notamment d’une socialisation des productions et le
travail de groupes...
Quel travail pour le profeseur ?
Dernière remarque, tout cela suppose que le professeur lise, ait lu beaucoup. Certes... d’où l’intérêt de travailler en équipe, on peut se répartir le travail de lecture et de préparation, on peut aussi restreindre le nombre de livres et proposer un même titre à plusieurs élèves. Pourquoi, par ailleurs, ne pas accepter parfois que les élèves nous "apprennent" des choses et nous fassent part de leurs lectures de façon "authentique", c’est à dire que nous n’avons effectivement pas vraiment les moyens de "contrôler l’exactitude" de ce qui est produit (pas plus que quand on lit la critique d’un livre ou d’un film pas lu/pas vu : on fait confiance, on juge après le cas échéant...) ? Dans ce cas la perspective change, les élèves se sentent valorisés et, si évaluation il y a, les critères se modifient bien sûr.
A chacun de voir ce qu’il se sent capable de mettre en oeuvre, en fonction de ses goûts et du temps qu’il veut y consacrer !