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Des lettres Parsennes aux Lettres Persanes...

Une séquence autour des Lettres Persanes de Montesquieu
dimanche 21 mars 2004. publié par, Denis Fabé
 

Cette démarche est née d’un coup de "colère". Je préparais donc ma séquence sur "la critique sociale au siècle des lumières" quand je suis tombé sur un petit ouvrage "para-scolaire" en lien direct avec mon projet. Cadeau de l’éditeur, nous l’ avons tous reçu dans les collèges à la rentrée 2004.
A première vue c’est un outil utile ; il rassemble en effet des textes et même, chose rare s’il en est, propose de faire dialoguer des auteurs différents sur des thèmes précis. J’étais assez content de ne pas devoir chercher, sur le net ou dans des manuels, des textes, voire des séquences, qui m’auraient inspiré.
Or l’appareil critique de cet "œuvre et thèmes" est , à mon avis, des plus indigents. Il ne prend pas en compte la difficulté que peut rencontrer un élève de quatrième à la lecture de ces textes. Différence culturelle, posture énonciative, choix fictionnels, connaissance du XVIII° siècle : tout cela semble aller de soi. Les auteurs semblent s’être placés du côté de l’expert - le professeur- pour amener l’élève, au travers d’ un guidage fondé sur une représentation du savoir tout droit issu de l’université , à interroger la satire.
Il suffit pour s’en persuader de reprendre deux questions posées à la suite de la lettre XXIV de Montesquieu.

Relevez les mots et expressions qui montrent que la description de Paris est faite selon le point de vue d’un oriental. Quel intérêt peut-il y avoir pour Montesquieu à faire cette description selon le point de vue d’un étranger ?

Volontairement, je me place ici du côté des élèves :

Qu’est ce qu’un oriental ,ou plutôt qu’est ce qu’un étranger-oriental au XVIII° siècle ? En quoi sa vision différait-elle d’un occidental ? Aujourd’hui , au temps de la mondialisation culturelle, cette différence sous entendue dans la consigne est plus complexe qu’il n’y paraît.

Si je me place du côté de l’enseignant, je ne peux être que dubitatif...
Est ce que cette question permet de faire comprendre à un élève de quatrième que "l’oriental" est plus une figure argumentative qui interroge la posture énonciative de la satire, qu’un personnage de fiction. Le persan se rapproche, pour moi, plus du candide et du naïf que d’un calife de Téhéran qui aurait vécu à l’époque de Montesquieu.

Mais la question qui m’a le plus mis en colère est la suivante :

A quel pays correspond aujourd’hui l’ancienne Perse ? Que savez vous de son histoire récente et de sa religion ?

Ici nous sommes dans la confusion la plus totale. La figure littéraire de l’oriental devient par la magie du questionnaire matière à recherche documentaire... L’ambition pourrait être louable si cette recherche interrogeait la vision européenne de l’orient au XVIII° siècle. Mais tel n’est pas le cas. Le travail donné propose d’analyser ( je dirai de recopier sur encarta) les us et coutumes religieuses de la perse et de l’Iran aujourd’hui. Terrible ambiguïté !

J’arrête là ma critique du dispositif proposé par l’ouvrage - je ne peux m’empêcher pourtant de penser qu’il est à mille lieues de ce que l’on peut attendre d’un professeur de lettres qui-aurait-fait-des-années-d’études-et-qui-aurait-lu-au-moins-quelque-chose-de-sérieux-sur-la-satire-au-XVIII°-siècle.

Ma démarche, que je ne considère pas comme un modèle pour autant, essaie de faire construire aux élèves l’ idée même de "la posture argumentative" du naïf critique propre à la satire de Montesquieu.

Pour ce faire, je propose de créer deux personnages de fiction, deux extraterrestres doux et calmes qui vivent dans un monde de douceur certes un peu lénifiante. C’est le sens de la première partie de ma démarche.
Ainsi à partir du premier journal de voyage et de la fiche présentant la contrée de Parsen, les élèves sont-ils invités à "se mettre " dans la peau de deux personnages naïfs et pacifistes.

Voici les documents donnés aux élèves

Journal de voyage .

Nous nous présentons. Je suis Usbek et mon ami s’appelle Rica. Nous sommes deux citoyens tranquilles du territoire de Parsen, une charmante contrée qui nous a vu grandir. Il y a peu, notre magicien, Ibben, nous a envoyés sur une étrange planète appelée Terre, afin que nous lui présentions une image fidèle de ce monde qui se cache derrière notre troisième Lune...
Notre mission est simple. Il nous suffit de regarder la vie autour de nous et d’envoyer tous les deux jours, un message à notre cher magicien.
Nous n’ avons pris que très peu de choses dans nos bagages : ce petit dépliant touristique que mon épouse Spahane a rédigé pour nous et deux images glissées par maman dans mon baluchon.

La contrée de Parsen est un pays calme. Les collines y sont douces et la vie tranquille. Tout y est vert et tendre. Jamais rien ne vient rompre l’harmonie que des siècles de respect ont réussi à construire.
De petits lacs parsèment leur paysage et il y fait bon pêcher la truite et le gardon.
Parfois un moulin fait chanter la rivière. Les habitants se plaisent à écouter leur douce musique D’ailleurs , le 27 méflier, les citoyens rendent hommage à leur mère nature en organisant de charmants petits repas champêtres. 

  Le Parsénien aime sa maison. Toujours construite en terre du mont, elle épouse les courbes de la colline. Une cheminée, deux fenêtres rondes, un jardin où poussent les coquelicots et les pois de senteur, une barrière de bois, un petit chemin : voilà tout le bonheur que souhaite chacun de nos concitoyens.

Ecrit au dos de l’image

Mon cher fils.


Je mets dans ton baluchon cette peinture qui représente ton père et ton frère lors de la fête des moulins. Ainsi, lors de ton long et périlleux voyage, leur image te protègera et te rappellera que nous restons ici à t’attendre.
Ta maman qui t’aime et qui pense à toi.
Sofilia.

A partir de ces documents, les élèves inventent un monde dont voici un exemple créé par un groupe de quatre élèves.

Présentation de habitants de la contrée de Parsen
Habitudes vestimentaires
Les parseniens portent une sorte de Kilt à carreaux rouges et blancs en coton. Il fait toujours bon dans ce pays ! Ils portent aussi une chemise blanche et un boléro noir. Le costume est complété par un chapeau charmant orné d’une plume orange pour les hommes et d’une plume verte pour les femmes. Tous sont chaussés de sabots en bois blanc décorés de petits pompons colorés. Il n’y a aucune différence entre hommes et femmes mis à part la couleur de la plume du chapeau.
Habitudes culinaires
Les Parséniens sont des adeptes de l’agriculture biologique. Ils mangent les légumes de leur jardin, les fruits de leur verger (pommes mais aussi bananes et mangues) , les poissons qu’ils pêchent dans la rivière et les volailles qu’ils élèvent dans leur poulailler. Le dimache, ils boivent un peu de vin ou des jus de fruits.
Habitat et vie sociale
Les maisons des Parséniens ne détruisent pas le paysage. Elle épousent les courbes naturelles des collines. Elles sont faites en bois et en terre cuite. L’intérieur est spacieux et arrondi. Les parséniens aiment les formes rondes , ils trouvent cela très apaisant.
Ils vivent tous dans des petits villages et chacun dit bonjour à son voisin. Ils s’invitent les uns chez les autres et s’entraident à la moindre difficulté. Tout le monde sait que chacun vit avec les autres et qu’il est nécessaire de se respecter.
Modes de transport
Le Parsénien marche à pied ou à dos d’animal. Le cheval est très important, surtout pour les voyages un peu longs. Les vaches tirent des charriots. Pour les très longs voyages les Parséniens font appel au magicien qui les télétransportent sans difficulté d’un lieu à un autre.
Journée typeLe parsénien se lève au chant du coq. Il prend un copieux déjeuner et passe une bonne partie de sa matinée à saluer ses connaissances. Il ne travaille que s’il en a vraiment besoin. A midi il s’arrête pour manger, fait une petite sieste et organise sa maison. Les enfants jouent et vont chez le magicien qui leur donne le savoir en potions. Le soir, le parsénien se retrouve en famille, chante et raconte des histoires.
Loisirs
Le parsénein aime la musique et joue de nombreux instruments qu’il fabrique lui-même. Il pêche aussi, tricote, tisse, joue aux cartes et se promène en groupe au bord des lacs. Il aime surtout discuter pendant des heures et chanter autour de feux de camp.
Système politique
Il n’y a pas de chef sur Parsen. Chacun est son propre maître. Tout le monde connaît les règles du bien vivre même si elles n’ont jamais été écrites. Pas de police, pas de justice, par d’armée : le peuple est paisible et sait se repecter. Si par hasard un problème survient, le groupe se réunit et discute afin de trouver la meilleure solution.
Système religieux
La seule divinité reconnue est la mère nature. C’est elle qui nourrit et guide les parséniens. Personne n’ose la déranger ni la représenter. Pas d’églises, ni ne temples ni de mosquées. Seules les fêtes et les repas champêtres sont les signes visibles de cette religion.
Conclusion
Les parséniens vivent dans un monde paradisiaque sans bruits, sans pollution, sans violence . Tout le monde se respecte et s’entend bien. Un étranger qui viendrait dans cette contrée pourrait s’ennuyer tant la vie y est un peu monotone.

Ensuite, je propose trois lettres à écrire en groupe ( Un groupe choisit une lettre) à partir de photos prises sur Internet :

-  La première traitera des "embarras de la ville et de son architecture délirante".

-  la deuxième traitera de la foule.

-  la troisième de la mode et de ses délires.

Voici un exemple parmi les lettres écrites et améliorées par les élèves. Ce travail a été fait directement sur ordinateur.

Cher Ibben

Au secours ! tu m’as envoyé chez les fous et en plus ils sont beaucoup ! En apparence, on pourrait penser qu’ils sont comme nous, mais pas du tout. Ils ont bien deux jambes, deux bras, une tête et deux yeux, mais ils utilisent pour se déplacer à la vitesse d’un escargot , un véhicule qu’ils appellent voiture et qui envoie dans l’air une fumée grise irrespirable. Ils habitent dans d’immenses tours cubiques pleines de fenêtres rectangulaires et bien alignées. Mais peut-on appeler cela "habiter" ? En fait, les terriens entrent et sortent toutes les cinq minutes de leurs ruches sans même prendre le temps de s’y reposer. Ah ! que je regrette la rondeur de nos maisons. Notre verdure aussi d’ailleurs... En effet, ici pas l’ombre d’une fleur, les arbres sont extrêmement rares et les routes sont faites d’une matière dure, grise et malodorante. Tu ne devineras jamais comment sont les animaux sur Terre. Hé bien ici, les chiens sont attachés à des cordes que les personnes tiennent à la main. Quant aux lapins, cochons, poissons, ils sont présentés derrière des vitres, morts. Pourtant personne n’a l’air triste, juste fatigué. En plus de tout cela, les gens ne sont pas très serviables entre eux. Il y en a qui se disputent ou s’insultent, certains en viennent parfois aux mains. Heureusement ceux-ci sont beaucoup plus rares. D’ailleurs, quand j’ai traversé la route, un de ces conducteurs d’engins bruyants m’a dit "les passages piétons ce n’est pas pour les chiens". Je n’ai pas tout à fait compris le sens de sa phrase . J’ai voulu lui en demander la signification. Il m’a alors menacé de venir frapper ma mère. Je suis donc parti en courant. C’est là que d’autres automobilistes m’ont eux aussi insulté en manquant de m’écraser. Je ne sais pas pour autant ce qu’est "un passage piéton". Voilà je crois avoir appris énormément de choses sur la Terre et ses habitants mais je ne pense pas être au bout de mes surprises.

Amicalement

Ubbek qui voudrait rentrer chez lui

 

Cette écriture faite, les textes tapés et reproduits, un travail de comparaison est mené entre les productions des élèves et les lettres de Montesquieu.

Voici les consignes données :

- Soulignez dans votre lettre et celle de Montesquieu les points communs. Qu’en déduisez vous sur "l’actualité des lettres persanes" ?

-  Quels sont les principaux points de différences entre vos lettres et celles de Montesquieu.

-  Recopiez sur votre classeur ( ou dans votre dossier informatique) les extraits qui vous semblent les plus critiques.

-  Quels sont les procédés littéraires utilisés ( par vous, et par Montesquieu ) pour critiquer le monde tel qu’il est ?

L’objectif de ces questions est de faire dialoguer les textes, de poser clairement la difficulté de la distance culturelle entre le XVIII° et notre XXI° siècle, de construire une analyse des procédés littéraires de la satire, mais aussi et surtout de construire une aide pour entrer dans Montesquieu, auteur qui n’est pas toujours d’une lecture " facile".

Le travail continue par la lecture de la lettre XXX "comment peut-on être Persan" Après deux lectures orales et un échange collectif sur le sens du texte, l’analyse des "techniques de l’ironie peut être continuée. Dans cette lettre ce sont les notions d’anaphore, d’exagération, et d’opposition qui peuvent être analysées. La fiche " comment écrire l’ironie et la critique " commencée lors de la comparaison des textes peut ainsi être complétée.
Dans cette lettre les élèves repèrent assez vite que Montesquieu dénonce les gloires éphémères fondées sur le rien ou sur l’apparence. Immédiatement , ils font le lien avec ce qui se passe de nos jours. Il existe encore aujourd’hui des gloires éphémères, des stars sans intérêt qui disparaissent très vite du paysage audiovisuel.
Une nouvelle tâche de lecture écriture est alors donnée.

" Nous n’allons pas cette dois "moderniser" la lettre de Montesquieu, mais notre personnage va partir en quête de ces gloires autrefois connues. Il en fera l’interview et pour ce faire, devra utiliser les techniques et figures vues précédemment. Pour vous aider, vous allez choisir sur le site www.stars-oubliees.com, une de ces célébrités... Vous prendrez des notes sur sa vie et vous répondrez aux deux questions suivantes ( en prenant la place de ce personnage) :
Que faisiez vous quand vous étiez célèbre ?
Que faites-vous maintenant ?

Par deux, les élèves choisissent un personnage, prennent des notes, et écrivent individuellement leur texte. Si l’enjeu de l’interview est compris, la consigne technique est à retravailler. A partir de deux brouillons recopiés, les élèves parviennent à reformuler les consignes et à reprendre leur texte.

Voici un exemple de production où les élèves utilisent dans leur texte les techniques narratives de l’ironie.

Mme Goya pouvez- vous nous raconter votre vie lorsque vous étiez une star ?
C : Bien sûr ! Mais vous savez cela fait bien longtemps que je n’ai pas utilisé ce mot de star... alors...
Bon ! Je vais faire simple. Autrefois, tous les gens du monde, les bébés, les enfants, les adolescents, les parents, les grands-parents, les arrière grands-parents m’acclamaient. Ils me vénéraient, m’idolâtraient, m’adoraient...
Ils voulaient tous ressembler à la grande amie de Casimir et de Bécassine... Je côtoyais alors les plus grands de ce monde. Je participais à des galas si sublimes que les files d’attente devant les stades allaient de Paris à Mexico...En toute modestie, j’étais connue pour mon talent de chanteuse et de comédienne . Je donnais la vie. Les enfants qui habit aient à Vienne, au Brésil, en Turquie ou à Milan dansaient sur mes succès. J’étais plus grande et plus connue que les neiges du Kilimandjaro ! ! !
J’étais la reine des biberons et autres couches culottes que mes fans m’offraient par tonne. J’étais la magnifique, l’extraordinaire, la prodigieuse Chantal Goya.
Une déesse de l’art contemporain !

Et maintenant, que faites vous ?
Et bien excusez moi, j’aurais été ravie de vous répondre mais j’ai un rendez vous de dédicaces à Intermarché dans 2 heures... Et ce soir je vais chanter dans une boîte gay de Persan sur Loir.

(à suivre..)

Denis Fabé
Formateur associé à l’IUFM Nord-Pas de Calais
Pour Passages